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Torino Libero (2/3)

Bonjour.

- Qu'est-ce que vous vendez là ?

- Vous connaissez ?

- Pas du tout, mens-je dans la langue de Manzoni.

- Vous avez des moments de tristesse ?


• - Oui, comme vous et moi, mais quel rapport ?

- Vous savez qui est Ron Hubbard ?

- Non, mais pourquoi y a-t-il qu'un seul roman sur la table ?

(Il se fâche pas, le bougre, serre les dents, et poursuit.)

- Mais ce n'est pas un roman, il a aidé beaucoup de gens, et il a écrit un tas de livres.

- Ah, et il les aide à quoi ?

- À... aller mieux.

(Là je sens comme une stérilité planer.)

- Et s'ils étaient déjà heureux comme ça, ou suffisamment joyeux, on peut pas le lire comme n'importe quel roman ? Vous avez vu la couverture (super criarde, un apocalyptique volcan « érupte » sur fond noir) ? On dirait le dernier Tolkien !

(Il commence à s'empourprer, son complice en attendant se désespère auprès de mes deux potes, j'apprendrai plus tard qu'il est aussi Français qu'eux.)

- Les gens heureux n'existent pas.

(Pas mal, celle là.)

- Ah ? Ben vous sortez pas souvent.

(Là j'en ai assez, je lâche mes vannes.)

Tenez, vous connaissez le dessin animé South Park ? Ils ont quelques épisodes qui leur ont valu des procès de la scientologie, contre notamment Travolta et Cruise, qu'ils ont gagné, car ils vous ont très bien décrits comme des charlatans.

(Là, les présentations sont faites.)

- Non, je ne connais pas cette série. Bon, vous êtes Français ?

(En voilà une question, mais je me doute de là où il m'embarque.)

- À moitié, mais mes amis oui, et vous, vous êtes « spéciste » ?

- Vous pouvez vous en aller.

(Ça devient très scientifique, et surtout d'une logique...)

- Bien sûr, et merci. Mais ce trottoir est bien une voie publique ?

(Du tac au tac.)

- Oui mais vous n'avez qu'une autorisation civile alors que moi j'ai une autorisation légale.

(Ouh, z'ai plous oun poil dé sec !)

- Bon, ben vous voyez que vous pouvez rendre des gens heureux et joyeux, maintenant, grâce à vous, vous en connaissez au moins un ! Bravo, et encore merci de votre concours !

 

Et on se casse en riant comme des bossus, parce que c'est pas tout ça mais y a un train sans réservation qui va pas nous attendre. Ahlàlà.

En route, je me souviens que les (ex) RG français et leurs potes allemands,  les seuls en Europe, ont tricardé l'“Eglise” de Hubbard (poursuivi par le FBI pour pédophilie, notamment) comme “secte dangereuse”, d'où sans doute sa très avenante question. Depuis, bien des dossiers de justice sur ces hallucinés se sont miraculeusement “perdus”, et il faut croire que Sarko n'a pas vu le South Park, car à la dernière visite de Cruise en France, il l'a chaudement accueilli. Les temps changent. D'ailleurs, il re-flotte.

 

Ciao Bologna, ci vediamo.

 

Là, le contrôle Trenitalia est bien plus venimeux.

Extraits.

- Billets.

- On n'en a pas.

- Et alors vos papiers.

(Rebelote. Là, la brunette bleue marine est assistée par deux types jeunes orange fluo qui passaient par là, dossardés d'un “servizi pulizia”. Y'en a dans tous les trains, c'est même annoncé au micro au départ, on peut les consulter si les toilettes le font pas. L'un des types se prend à assister notre fliquette en prenant le permis de conduire de mon pote Billy. Il a du mal lire, pulizia veut dire propreté, ou bien on assiste là à une étonnante mutation étymologique de notre berceau linguistique indo-européen : la police serait donc un débouche-chiotte ? Deux trois choses s'éclaireraient, ainsi... En bonnes scories  sociales, on obtempère donc, un peu las.)

Et comment on fait maintenant, alors ?

(Elle sort son portable.)

- Je ne sais pas, c'est vous qui devez savoir : soit vous nous mettez une amende, soit vous appelez la police, mais nous on n'a pas eu le choix.

- Ben oui, c'est sûr que je vais appeler la police, et à Milan ils viendront vous chercher sur le quai.

(Elle fait deux pas avec son tel à l'oreille, et nous rend les papiers.)

Vous restez ici.

 

À Milan, on flippe quand même un peu. À l'ouverture des portes, on regarde prudemment vers le début du quai... que dalle. On s'est encore fait bluffer. Damned ! On trace quand même prudemment vers l'autre coté du quai qui comprend une sortie souterraine qui traverse la gare, et on ressort sans problème. Mon analyse est que la contrôleuse, flanquée des deux types orange, a fait mine de faire son boulot, mais comme si elle le faisait devant des témoins clients, dans le compartiment, c'était sans doute justement parce qu'elle était pas seule. Et en ces temps où un flic flique l'autre... C'est pourquoi en fraudant il est toujours plus sage de se trouver entre deux compartiments, pour parler entre quatre zyeux. C'est vrai que sa sévérité soulignait ses beaux zyeux noirs, me prends-je à penser, dans la langue de Manara.

 

La gare de milan est un gigantesque étron blanc au milieu de la ville la plus moche d'Italie. Tous mes compatriotes sont unanimes : Milano ? Che merda, sta città. Des banques et des bourges, et un tumulte de chantiers prospères pour capitalistes gris Armani, comme le climat. Pas étonnant que ce soit le fief de Berluskaiser (attention, l'expression est du célèbre xénophobe ministre Umberto Bossi, celui qui voulait, avant ses compromis de maroquins, faire une sécession des villes de la plaine du Pô, Turin, Milan, Venise, pour créer une sorte de Suisse du Sud, la “Padanie”, de “Pô”, et ne partageant plus ressources économiques et bancaires avec Rome, qui les partage depuis l'Unité ritale, 150 ans cette année, avec ces filous des autres maffias du Sud, ces feignasses que la Ligue du Nord, de Bologne à Palerme, nomment joliment “Africani”. On y reviendra aussi).

 

La gare, donc, semble un peu Versailles en moins rococo, mais pas seulement. Tonino Benacquista a bien résumé ce qu'ont en commun toutes, mais alors toutes les gares d'Italie comme cap architectural : “rectitude fasciste et marbre noir”. J'ajouterai que le marbre blanc sied aussi beaucoup à la rectitude du même métal. Cette énorme gare, contrairement à Termini, fait un peu moins “bloc”, de ses fioritures et toits à statuettes. Mais surtout, elle s'étend autant en hauteur que Termini en largeur. Enfin, presque, sinon ce serait l'Empire State Building.

Pourquoi je vous raconte ça ? Ben parce qu'à part la gare, on n'en aura pas vu beaucoup plus, cette fois, de la ville de Pinelli et Pirelli, tant notre dernier train nous attend.

 

Là, même plus de contrôle. C'est le soir.

À Turin, une petite heure plus tard, et zéro amende en poche (90€ x 3 = 280 € d'économies... pas étonnant que ce pays ait une dette pareille, c'est pas la faute à la maffia ni au gouvernement : c'est la nôtre !), on prend encore notre petit train de banlieue, et dix minutes plus tard, nous voici chez nos copains, un peu crevés, des paysages pleins les yeux.

 

La maison occupée El Tango est ouverte depuis 1987. Elle est vraiment splendide. Elle se déclare Ni centre, Ni social, car les Italiens ont toute une gamme de nuances entre les squats, centre sociaux occupés autogérés, centres occupés, etc. Il faut dire que beaucoup d'entre eux, au fil des ans, font de sacrées concessions avec les pouvoirs, voire finissent carrément arrosés par les partis (souvent de gauche, mais depuis plusieurs années, cette mode romantique est aussi passée à l'extrême-droite, avec la célèbre chaine de Restauroutes identitaires “Casapound”, sortes de grands frères de la Vlaams Huis lilloise, nous y reviendrons, forcément, aussi longuement mais plus tard parce qu'on a 800 km dans les pattes). En France on se fait moins chier apparemment, suffit de déclarer “Squatte tout, nique tout”, et... t'as bon pour te faire expulser dans l'année, généralement.

 

Depuis 1987, ils n'ont pas vu, comme leurs collègues danois de la Ungdomshuset (maison de la  jeunesse, expulsion maousse en 2005, ou par là, mais ouverte depuis des générations), vu passer Lénine ou Louise Michel, mais quand même, apparemment, quelques bons vieux groupes de Rock, même Mano Negra  ou NoFx, c'est dire.

 

La cuisine du El Tango est fantastique de démerde et de Bien faire les choses en grand. Deux baignoire scellées côte à côte, carrément, servent d'éviers pour faire les grosses plonges à la pomme de douche, deux hottes dignes d'une locomotive surplombent et exfiltrent les vapeurs des deux fourneaux de compet’. Chapeau, l'El Tango.

Et évidemment, dans un truc pareil, qu'est-ce que tu peux faire d'autre que des bouffes de fou ? On se met donc à table, chacun sort ses bouteilles de rouge, la spécialité du Piémont étant le Barbera, fruité et un peu acidulé, et on engloutit en narrant notre périple de délicieuses petites pâtes, des gnochetti sardes, aux artichauts revenus dans le noir de seiche, avec force parmesan, car ils ne sont pas vegans, mais végés, voire... omnivores, les bougres. Comme dit mon copain Vinze, en vélo à voile dans le Sahara pendant ce temps-là : “elle est pas belle, la vie” ?

(Suite au prochain numéro.) •

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