• Catégorie : Reportages

Révolution urbaine, derviches tourneurs et presse écrite : l'occupation des locaux de Vilogia

Je venais juste de sortir de la bouche de métro République avec en main le dernier numéro de CQFD. Bien décidé à finir l'article consacré aux errements du parti socialiste en terres sécuritaires commencé à la station Fives. Les yeux rivés sur mon bout de papier, j'avançais d'un pas rapide en essayant d'éviter les obstacles du mobilier urbain, poubelles et poteaux principalement. Quelques coups d'œil furtifs et une bonne connaissance du pavage de la rue Jacquemars Giélée me permettaient d'avancer d'un bon pas.


• Mais lors d'une ballade à l'aveugle dans les rues du centre de Lille, le plus dur à éviter est l’obstacle humain : face à face sur le trottoir, les distances s'amenuisent. Elles s'apprécient mal. Et ce qui devait arriver arriva. Appréciant d’un œil amusé le dessin de Bert présentant l'organisation d'une ratonnade dans une réunion du PS, je percute un encravaté surgissant de nulle part à l'angle de la rue de Puebla. Échange de regards froids. Je n'ai pas l'air de lui plaire, et c'est réciproque. Je trace ma route, comme dirait l'autre.

Tout à coup, place de Strasbourg, à peine entamé le papier suivant – sur les RFID lilloises –, j’aperçois un groupe de trente personnes qui se dirigent d’un pas encore plus rapide que le mien vers les locaux du bailleur Vilogia, sous-titré « Bien dans ma ville ». Intrigué par ces déplacements nombreux et « suspects » – comme les étiquetteraient les caméras de vidéosurveillance « intelligentes » –, je lâche mon journal pour courir vers les énervés.

Ce petit bout de la rue Nationale est rempli de toutes les pires crapules immobilières qui sévissent dans nos villes : Sergic, Orpi, etc. Ceux qui se régalent de l'augmentation hallucinante des prix des logements dans le centre et en périphérie.

Heureux comme un gonzo reporter de guerre venant de trouver, par le plus grand des hasards et dans un timing impeccable, le scoop de la journée, je me poste à l'entrée et observe la scène. Ils rentrent tous, un à un, dans la salle d'attente du « bailleur-menteur » – comme il ne cessera plus de se faire appeler. Dans le calme – s'il vous plait –, tout le monde s'installe tranquillement dans ce hall d'entrée, semblable à cent mille autres et qui rappelle à beaucoup d'entre nous les heures d'attente et de galère dans les diverses boîtes privées et administrations publiques – le summum, dans mon cas, étant la journée de torture psychique que m'imposa l'inscription à notre (grande) école néogonzo. Cette journée mériterait, à elle seule, un long billet détaillé – que je m'attacherais bien à réaliser, ne serait-ce que pour anticiper sur mes mémoires –, mais sachez tout de même, chers lectrices et lecteurs, que le directeur de notre école, assisté de son larbin Jack de L’Error, m'ont infligé une séance de torture journalistique en m'obligeant à relire et encenser quelques uns des plus grands éditoriaux de Monsieur Laurent Joffrin dans les immondices que sont Le Nouvel Observateur et Libération. Pendant quatre heures. Quatre heures... Merde !

Enfin !

Les trente premiers sont rapidement rejoints pas une autre trentaine qui déboule de je ne sais où. L'ambiance commence à monter à l'intérieur. Je me décide à les rejoindre. Décision cruciale, qui aura une répercussion sur la totalité de ma fin de journée. Ah, oui ! Rappelons-le : il est quatorze heures.

Accordéon, percussions en tout genre, sifflets et banderoles – et quelles banderoles ! - font leur apparition. Assis dans un coin de la pièce, essayant de me faire le plus discret possible, je suis tout d'abord pris d'un frénétique battement de pied. Tout le monde commence à se mettre à chanter en rythme : « Qu'est-ce qu'on veut : des logements ! Pour qui ? Pour tous ! » (Bis, ter, etc.) A ce moment je me surprends à claquer des mains en rythme. « Des logements il y en a dans les caisses de Vilogia ! », reprennent en cœur les squatteurs du lieu. Les sourires se font de plus en plus présents. On est fort à cet instant-là. Le volume sonore monte d'un niveau. Nous sommes plus de cinquante et hurlons « La loi DALO, c'est du pipeau ! » Je commence à tourner des yeux et, emporté par la vague d'énergie, me mets à chanter.

Et là, complètement entrainé par la frénésie et l'esprit combattif de la situation : je craque. Je me lève, saute au milieu du cercle formé par tous les présents et danse tel un derviche tourneur. Une force intérieure dont je n'avais jamais senti aucun témoignage auparavant me souleva et me fit tourner, tourner, tourner... De plus en plus vite. Je n'étais plus maître de moi-même (si tant est qu'un jour je l'ai été). Mes jambes bougeaient seules et je voyais ces gens défiler sous mon regard à une allure ahurissante.

Une transe, chers lecteurs ! Une transe dans la salle d'attente de Vilogia, au 150 rue Nationale, à Lille.

Ça faisait du bien ! Un peu d'agitation, d'adrénaline, de complicité avec des inconnus, de sentiment de force : une vraie belle action, quoi ! Et puis je me suis calmé... Enfin, plutôt, on m'a calmé. (Vous me permettrez, chers lecteurs et lectrices, de passer sous silence cette partie du récit tant elle contient des actes dont je ne suis pas fier.) Les personnes autour de moi, devenues mes camarades de « lutte », continuaient, elles, à installer une atmosphère festive permettant de « mettre la pression »  sur le dirigeant et les salariés de l’opulente Vilogia.

Je décide alors pour me remettre d'aplomb de sortir fumer une cigarette. Là, à ma grande surprise, je vois tous mes confrères de la presse régionale en train de s'agiter autour de quelques personnes leur expliquant les motivations de cette intrusion. Me cachant discrètement derrière une banderole pour ne pas être discrédité auprès de ma profession (à ce moment, j'ai encore les traces de mon voyage psychédélique dans les antres de la lutte urbaine, comme dirait Manuel Castells), je tente de comprendre le pourquoi du comment.

Mais pourquoi suis-je là ?

Deux familles attendent depuis plusieurs mois d'être relogées par le bailleur Vilogia. Celui-ci en a le devoir dans le cadre de la loi DALO. Celle-ci donne le droit à des familles de saisir le tribunal administratif pour qu'il leur retrouve un logement décent. La première famille vit en foyer, la deuxième dans un appartement ridiculement petit. Mais depuis plusieurs mois, le tribunal et le bailleur se renvoient la balle. Ils gagnent du temps, trichent et se foutent complètement de la situation de ces deux familles. L'action est organisée pas les Ateliers Populaires d'Urbanisme (APU) du Vieux-Lille et de Moulins. Me voilà propulser dans la dimension politique de la lutte.

Après ces instants incroyables – je crois que je m'en souviendrai toute ma vie – est venu le temps de la méditation. Assis dans le sas d'entrée, entre la salle et le trottoir, je me dis que la question du logement, de la ville, de l'urbain tout entier est sans doute un des combats les plus rassembleurs, les plus importants. Et qu'ici, dans le bâtiment froid de Vilogia, plusieurs mondes se rencontrent, luttent ensemble. Que des liens sont en train de se nouer et qu'ils resteront bien présents, pour tous les combats à venir et qu'un jour...

Et merde ! Je suis encore parti en live. Mais... euh... Enfin... Ce délire-là me semble avoir quelque chose de vrai... Attendez voir... Ah, voilà : la révolution – qui vient – sera urbaine ou ne sera pas !

Enfin passons.

Le but de notre action – puisque j'étais maintenant partie prenante, mouillé jusqu'aux os et prêt à me sacrifier pour la victoire de notre lutte – fut bientôt en cours de réalisation. Quatre de nos camarades, un représentant de chaque famille et un représentant de chaque APU montèrent dans un bureau secret à l'étage du bâtiment pour entamer des négociations avec le chef de l'entreprise venu spécialement de Villeneuve-d'Ascq.

« Les négociations tuent », m'avait prévenu, il y a quelques années, le journal que j'avais en poche. Sentant revenir l'entourloupe, je révisai mes classiques et rouvris le dernier numéro de CQFD.

Nous avons donc attendu longuement le retour de notre délégation. Reprenant les slogans à l'extérieur en espérant que, de la salle de « discussion », le patron-propriétaire puisse entendre notre détermination. Et lâche les logements demandés. L'attente devenait de plus en plus longue. Aucune nouvelle depuis deux heures : le petit chef devait être difficile en affaire.

Plongé dans « L'éloge des jardins anarchiques » en page 21, je n'entendis même pas l'annonce générale : un texto est tombé, ils sont en train de conclure. Remontés, on reprenait de plus belle nos slogans et tâchait d'accorder un peu plus nos divers instruments – je possédais alors un superbe sifflet que j'avais réussi à faire sonner d'une manière tout à fait correct, il me semble. J'en étais fier.

A leur sortie : patatras ! Rien, nada, que dalle, zéro. Décidément sans vergogne et avec morgue, le patron ne s'engage à rien. Il se fout de nous, ne nous prend pas au sérieux et garde ses logements pour lui et ses amis-clients « petit bourgeois ». Tout le monde est très déçu. Et après la déception, vient la rage.

Qu'est-ce qu'on fait ? On reste là ? On dort là ? On les séquestre ? On casse tout ? Le patron escorté d'un RG est posté dans le sas d'entrée. Nous sommes juste devant eux. La pression monte. Je les cherche des yeux. Les fixe et serre les mâchoires.

A certains moments, chères lectrices, chers lecteurs, votre gonzo serviteur perd totalement son sens de l'humour – pourtant si indispensable dans sa pratique.

Je suis donc reparti, longeant les enseignes immobilières… [La dernière phrase du Capitaine a été censurée par le « larbin » Jack de L’Error sous les ordres du bon et généreux directeur de l’école néogonzo parce qu’elle manquait incontestablement d’humour et préparait le terrain à une foutue apocalypse absolument dégueulasse tout ce qu'on peut dire c'est que ça parlait de ça. A bon entendeur, espèce de vieil enfoiré de rosbif ! ndlr] •

NB : Vous l'aurez remarqué, aucune référence à la moindre substance illicite n'est faite dans ce texte. Considérez, chers détracteurs, que c'est une réponse – en acte – aux attaques dont j'ai fait l'objet lors d’un des plus grands reportages néogonzos jamais réalisés, à savoir : l'envolée de JdE et moi-même au meeting Mélenchon à Ronchin.

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