De l’arrache, du record et du spleen : le concours de bouffeurs de frites à Comines

Ça a été le reportage le plus court de l’histoire de l’École Néogonzo de Lille (ENL). Jack, avec qui j’étais réconcilié, ne lâchait pas des yeux la trotteuse de sa grosse montre clinquante. Et quand nous sommes retournés dans la baleine rouge pour revenir vers Lille, avant de mettre le contact et de faire hurler le moteur de la best line, il m’a regardé et a beuglé « 9’41, mec, 9’41 ! »


• La date était notée dans mon agenda depuis un bon moment, mais mon contentieux avec Jack m’avait fait oublier. Aussi, la paix ayant été signée, le cinq août 2013 serait le cinq août du retour enflammé du Capitaine Cœur-de-Bœuf au sein du petit cercle des journalistes de l’extrême lillois.  Et l’évènement était à la mesure d’une telle date : le concours du plus grand mangeur de frites à Comines, une vingtaine de bornes au-dessus de Lille. Mon sac était fait depuis trois jours, mais j’avais besoin d’une tire… Comines, sa ducasse, et son concours. Mon retour.

Le matin-même, j’envoyais un message au directeur : « Fête de la frite ce soir ! Besoin de la baleine. » Pas de réponse. Mais pas d’inquiétude, il était onze heures. Elle Hache, nouvelle recrue de l’école, déjeunait à la maison et me racontait les dernières nouvelles d’Érik (avec un « k »), sinistre paumé dans un monde entrepreneurial qui l’était tout autant. Ceci dit mes pensées étaient toujours orientées au Nord. Comines. Que foutait-il ? Toujours pas de réponse. Directeur mon cul ! Sans Jack pas de best line. Sans best line, pas de reportage. « Érik est un gros con ! Point barre ! »

***

« Fonce, Jack, putain, fonce Jack ! » De L’Error prenait les ronds-points campagnards à toute berzingue. Il m’avait finalement rappelé, à la dernière minute, pour me dire qu’il attendait avec la caisse en bas de chez moi et… que j’étais en retard. Le  concours commençait à 18 heures. On était effectivement en retard. « Mais on est bon, là, on est bon ! » qu’il me répondait couvert par les Pink Floyd qui pétaient dans l’autoradio. Sa Rolex indiquait déjà 18h20, mais, les yeux rivés sur la route, il ne pensait pas à la regarder : « Il est cinquante, là ! lui criais-je. Il est cinquante, alors tu te magnes ! » Dans ma tête, à l’heure où je boucle ce papier, l’habitacle de la baleine résonne encore de nos cris et des guitares pink-floydiennes. Je suais. Je salivais. Mon reportage, mon retour allaient être gâchés par la fainéantise de ce pleutre de De L’Error !

Il a raté la sortie « centre ». Je me décomposais. On s’enfonçait sur des routes bitumées entourées de friches.  Entre chaque usine explosée, une chapelle entre chaque chapelle, une ferme entre chaque ferme, des corons. Perdus, voilà ce qu’on était. J’avais beau avoir tout préparé, je n’avais cependant pas pensé à noter l’adresse, mater Mappy, que sais-je encore ? J’imaginais que Comines était un bled comme Bouvines, et qu’on allait tomber dessus, naturellement, en roulant tout droit. On a doublé un père et ses deux mômes à pied, un espoir : « Arrête-toi-là ». Jack s’est garé et je suis parti à la rencontre des trois, enfin surtout le papa :

« Vous savez pas là, une fête pour la frite, y z’en parlaient dans le journal.

– Bah nan, nan… il y a la course de vélo, là, mais la frite…

– Une course de vélo ?

– Bah ouais ti, chaque année y’a la course. Mais là t’arrives trop tard, elle est finie.

– Mais y’a aussi une fête de la frite, non ?

– … Ah ouais ! Ah ouais ! Y’a le concours là ! »

Il s’est retourné vers son gosse. Le gamin avait la tête déchirée, des gros points de suture sur la joue et une méga croute sur le front, genre celui qui s’est mangé une belle gamelle en vélo. « Bah ouais, parrain, il est p’têt là-bas ? » Il m’indique la route, direction la ducasse. Sur place, la totale : manège, auto-tamponneuses, gamins aux anges et parents qui en profitent. Et dans un coin, une estrade.

***

« Vous voulez bien répondre à une question ? » C’était une journaliste, caméra fixe, micro au poing, venue pour le concours. « Euh… non », ai-je rétorqué, naïvement. Qu’à cela ne tienne : « Qu’est-ce que représente pour vous la frite ? » En une seconde j’essayais de m’imaginer : la frite… Qu’est-ce que représente pour moi LA frite ? La frite, je pratique depuis quelques temps. La grosse frite de Sensas à Jean-Baptiste Lebas ou les fines croustillantes de Quick, n’importe où. Généralement pour moi ça va en américain avec une grosse saucisse et plein de mayo ou à emporter avec un petit Quick’n’toast à l’œil, grâce à ma carte d’étudiant de l’ENL. À part ça ? Sans doute veut-elle que je lui parle d’un folklore du Nord avec ses amateurs de frites et de bières, ses accents à couper au couteau, mais là je vois pas. Puis tout à coup, je réalise la situation :

« Mais vous êtes d’I-Télé ?

– Oui.

– Mais comment ça se fait qu’I-Télé est à la fête de la frite de Comines ?

– C’est vous qui posez les questions maintenant ? »

Elle s’est alors tournée vers Jack : « Et vous, vous voulez parler ? » Jack, humble, a refusé. Et, subitement, cette professionnelle de l’information a détourné son regard et la caméra pour sauter sur quelqu’un d’autre. Elle contrastait un peu. Pimpante, propre sur elle, débardeur, super-bronzée comme tout droit revenue d’Ibiza… et elle en revenait sans doute. Ses chefs l’avait envoyée se taper un peu de ch’ti pour se remettre en jambe.

Elle avait fait son taf. Contrairement à nous qui étions en retard. En fait, quand nous sommes arrivés, tous les candidats avaient fini leur gamelle de frites. Sauf un, qui mangeait tout doucement, sans doute pour en profiter, ou s’afficher encore un peu. Jack et moi nous sommes regardés : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Devant nous, un autre journaleux, de La Voix, un appareil photo et un sac en bandoulière, plus un carnet à la main. « Encore ! » a toussé Jack. Mais le mec était plus sympa qu’I-Télé. Il nous a expliqué le topo. Et nous :

« Mais pourquoi il y a autant de journalistes ici ?

– Bah moi je suis venu les années dernières, j’étais seul ou avec un collègue. C’est les réseaux sociaux qui expliquent ça cette année. Ça a été twitté, retwitté, et comme c’est l’été on n’a pas beaucoup de sujets… donc tout le monde est venu. »

On comprenait mieux. Putain merde, ici, il y avait la caméra d’I-Télé, La Voix du Nord/Nord Éclair, un mec de France 3 et un de France Bleu Nord qui promenait son micro partout. Mais qu’est-ce qu’on faisait ici, nous ? On n’avait rien twitté, on avait juste vu le petit encadré dans La Voix. Et puis, comme beaucoup de monde ici, on n’était pas partis en vacances. On tenait le mois d’août. Alors on était venus. Rien de plus. Quelques heures plus tard, dans son papier, le type de La Voix écrirait de nous : « Même un blog lillois – Lille 4300 [sic] – a fait le déplacement pour découvrir ce concours pas tout à fait comme les autres. Bon, eux sont arrivés un peu après la bataille. Mais heureux tout de même de sentir l’ambiance de cette fête, malgré tout, bon enfant. »

***

Dans la petite rue ouvrière, une estrade a été montée. En arrivant on a vu ces deux rangées de mangeurs  devant nous.  Ils avaient le visage tout rouge. Tu sentais qu’ils digéraient, qu’ils s’étaient gavés. Mais ils avaient fini. Jack avait tout gâché. Alors j’ai branché deux vieilles à côté de nous :

« Qui est-ce qui a gagné ?

– C’est Francis. Mais on le savait, ça fait trois ans qu’il gagne. »

Et de nous expliquer : Gonzague, le deuxième, avait gagné les quatre années avant Francis. Francis gagnait sans cesse depuis, en battant les records. Cette fois-ci, 9 minutes et 41 secondes. On avait des winners devant nous. En puissance. Et un petit nouveau : Clément, le troisième. « C’est son parrain qui l’a inscrit cette année », expliquait sa mère. Clément répondait à l’interview de France Bleu. « C’était copieux », qu’il leur a répondu, le jeune. Tu m’étonnes. Clément comme tous les adultes venait de se farcir 900 grammes de frites. De leur côté, Benjamin, Pauline et Shana, les trois premiers du concours catégorie « adolescent », se sont contentés de 750 grammes. Faut pas abuser. Et Benjamin avait fini tout ça en 10 minutes et 18 secondes. Grande classe.

***

Avec Jack, dans la voiture, mêmes paysages qu’à l’aller. Défilaient sous mes yeux de vieilles usines, ces châteaux de l’industrie en ruine. Franchement, l’usine de Marquette par exemple, c’est quelque chose.  Mais Jack me troublait. Les yeux sur sa montre suisse, il gueulait sur un vieux Ben Harper – et ça tapait dans mes oreilles : « 9’41, 9’41 ! T’as mis autant de temps à faire un reportage que Francis à bouffer un kilo de frites ! De-Bœuf ! Putain tu gères ! » Alors, retour réussi ? Voulait-il que je m’extasie, moi aussi ? Pas moyen.

Non, car tout était fini. On était là mais on n’avait rien vu. On était arrivés après la bataille. C’était mon reportage de retour et Jack me l’avait niqué en arrivant volontairement en retard. Sans doute une vengeance pour mes derniers déboires avec l’école. Ou avec lui. Il jubilait. Moi je pensais à la Chimay bleue qui m’attendait à la maison. Celle que je sirote quand je vous écris ce petit papier. Un peu mélancolique. Le Capitaine n’a pas réussi son retour, non je ne le pense pas. Mais il faut dire qu’il lui manque sa capitaine, et sans elle… •

Commentaires   

 
#1 Bruegel 08-08-2013 09:55
Magnifique !
Le reportage de (g)rêve !
Capitaine, tu m'as convaincu, à la rentrée je m'inscris en fac de fritologie ! Imagine qu'il m'a fallu, cet été, faire 900 bornes pour trouver des "vraies" frites, des pas congelées, des pas formatées, des pas "précuites", des bonnes vieilles frites avec des bonnes vieilles pommes de terre ! Bordel de merde ! Et le gars, quand je lui ai dit mon habituel "Je peux les avoir bien croustillantes ?!" il m'a même pas regardé bizarrement... Bref, tout ça pour dire qu'il va nous falloir fouiller sec les recoins lillois, hein, pas de Quick ou Sensas sans saveur, mais de la vraie patate pour tous et toutes !
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