C’est le roman d’une vie qui prend fin. Rachida Dati, Électre de Libération, devrait quitter le gouvernement. Il était temps de publier les dernières pages de la tragédie que le journal lui consacrait depuis deux ans. Esthétique, romantique, mais aussi fatale et dramatique, la Rachida de Libé, « femme symbole » selon Laurent Joffrin, n’aura cessé de passionner son cercle d’initiés. Retour sur l’histoire d’une grande bourgeoise « éclairée », écrite par des grands bourgeois « illuminés ». Ou comment personnalise-t-on la politique.


• Le week-end dernier, Libération consacre sa une à son héroïne ministérielle : « Dati Histoire d’une disgrâce » (24-25/01/09). Une photo de cette dernière, prise dans les locaux du quotidien, suffit pour faire comprendre la gravité du moment. Le dénouement de la tragédie. Le dernier acte. Et peut-être la dernière fois que Rachida Dati sert de modèle aux unes politiquement glamour de Libération.

Pourtant, deux semaines auparavant, le suspens était encore à son comble : en une, une autre photo de mode introduisait un débat – extrêmement crucial – sur l’accouchement de l’héroïne : « Polémique Une ministre et un couffin » (10-11/01/09). La Rachida de Libé, en fait, n’était pas à sa première page. Pas au premier rebondissement.

Les unes de Libération dédiées à son égérie, ont toutes en commun de la faire figurer comme un mannequin de mode, propulsée dans une situation à risques : Rachida Dati, toujours seule, avec ses fringues de luxe, sa bague sertie de gros diamants, son maquillage grotesque… face à son destin. Le titre, l’accroche, annonçant l’ouverture d’un nouveau chapitre de l’histoire.

En juin 2007, le projet de loi sur les peines planchers a été la première occasion pour faire figurer l’égérie en une : « Rachida Dati Première épreuve » (01/06/07). Profil en gros plan. L’œil vif.

En octobre 2007, pour la réforme de la carte judiciaire et à l’occasion du premier numéro de la « nouvelle formule » de Libération, Rachida Dati crevait la une de la même manière. Titrée : « Dati devant ses juges » (22/10/07[1]), la photo est du même acabit.

En avril 2008, lors du débat sur la justice des mineurs, le quotidien poussait la méthode à son paroxysme en joignant le geste à la parole. Devant des barreaux de prison, l’égérie est mise en avant par un titre équivoque : « Prison pour les mineurs La reine du barreau » (17/04/08).

En octobre dernier, c’était le chapitre « En sursis » qui faisait la couv’ (23/10/08). Un gros plan sur le visage de l’héroïne laisse saillir quatre éléments significatifs pour les rédacteurs du journal : la – fidèle – bague, une perle à l’oreille, un rouge éclatant aux lèvres et un œil couronné de mascara.

A chaque fois, la plastique de l’héroïne est largement soulignée. Qu’elle soit à sa « première épreuve », face « à ses juges », dans une prison, « en sursis », au cœur d’une « polémique » ou en complète « disgrâce », la Rachida de Libé reste, simplement, belle. « Reine ». De façon récurrente, c’est une histoire « esthétique » qui s’est insinuée dans les colonnes du journal. Sous couvert, bien entendu, d’une information politique rigoureuse. A cent lieues des magazines people. On imagine quand même mal, par exemple, Libération offrir ses unes de la même manière à… Roselyne Bachelot. La politique de Rachida Dati ? Parlons plutôt de ce qu’elle « symbolise ».

 

La « femme symbole »

Dès ses balbutiements sous les plumes des rédacteurs de Libération, au début de l’année 2007, Rachida Dati apparaît comme une personne politique « neuve ». Ses origines sont tout d’abord retenues et rabâchées. En mars, l’égérie bénéficie d’une pleine page où l’on apprend qu’elle est fille d’un « Père ouvrier marocain et [d’une] mère algérienne » (08/03/07). Quelques jours plus tard, Alain Auffray revient sur ce fait : « Fille d’un maçon marocain, père de douze enfants, […] »[2]. Au mois de mai suivant, le même auteur répète : « Fille d’un ouvrier marocain […] » et rajoute « Deuxième d’une fratrie de douze enfants, elle a grandi dans un HLM de Chalon-sur-Saône […], s’occupant de ses frères et sœurs aux côtés de sa mère, femme de ménage algérienne, ”lumière de sa vie“, aujourd’hui décédée. » Elle est la « première fille d’immigrés maghrébins à obtenir un ministre régalien » et « symbolise l’ouverture aux Français d’origine immigrée […]. »[3]

En juin, on lit encore : « Fille d’un ouvrier marocain et d’une mère algérienne […] » (01/06/07). En décembre, l’égérie est invitée à écrire dans le journal – ses propos sont recueillis par Alain Auffray –, parmi ceux des « Figures de l’année ». Le « chapô » indique que Dati est « D’origine maghrébine » et que, par conséquent, elle est « le symbole de la diversité voulue par Nicolas Sarkozy » (22-23/12/07). Enfin, en juin 2008, alors que la fin tragique de l’égérie se faisait de plus en plus pressentir, Alain Auffray rappelle une dernière fois, en catimini, que l’héroïne est une « enfant de l’immigration »[4].

Issue de l’immigration. Voilà bien une curiosité susceptible d’intéresser la Grande presse parisienne. Mais ce n’est pas suffisant à Libération. Il faut trouver d’autres éléments qui feront d’elle une femme différente, une femme qui s’assume. Les qualifications en tout genre se succèdent alors : « Dati se définit par sa réussite plus que par ses origines, […] », un « CV impeccable », un « culot d’enfer » ; comme étant « Compétente, drôle mais aussi facilement cassante, […] » (08/03/07). Elle s’avère vite être la « Révélation de campagne » (21/03/07). En outre, « adolescente, Rachida Dati observait le parcours des puissants et les chemins de l’ascension sociale » (19-20/05/07), ce qui explique peut-être qu’elle soit devenue la « carte majeure du gouvernement » ou « l’ordre juste de Nicolas Sarkozy ». Ou peut-être est-ce grâce à « sa jeunesse (41 ans) […] » ou son « tempérament de fonceuse, […] »[5] ?

Quoi qu’il en soit les rédacteurs apprécient son « Côté presse, ça va bien merci, rien que du chic. La une de Gala, de VSD […], celle de TV Mag […] » (15/10/07). Cela les mène parfois à l’imitation, en poursuivant l’égérie avec passion, par exemple lors de la campagne pour les municipales : « Veste en cuir rouge, Rachida Dati ne passe pas inaperçue. Les badauds la saluent pour sa beauté et son courage”. Ravie, la candidate se prête, hilare, au jeu des autographes. […] elle s’arrête faire quelques courses, […] elle s’empresse d’acheter deux paquets de sablés au beurre » (27/02/08). Prose révérencieuse mais légitimée par un plébiscite, car l’héroïne est « Propulsée dans les sondages à des sommets qui font pâlir d’envie ses camarades, […] » (16/07/07).

Il y a donc la beauté, mais il y a surtout le courage de Rachida. Oui, car ce n’est pas en claquant des doigts qu’elle est arrivée au sommet. Elle l’a mérité, et cela est particulièrement apprécié des journalistes, se considérant tout aussi « méritants ». Déjà en jeune âge, « Pendant ses études, elle exerce toutes sortes de petits boulots : vendeuse au Prisunic, aide-soignante, etc. »[6] Précisons : « étudiante le jour, aide-soignante la nuit » (21/03/07). Et brodons : « Sur son CV, Rachida Dati, 41 ans, mentionne qu’avant d’être diplômée de l’Institut supérieur des affaires puis de l’École nationale de la magistrature elle fut aide-soignante » (19-20/05/07). Et tout ce courage déployé dans un monde hostile. Par exemple, aux côtés de son « frère, toxico et malade, enfant d’une cité gangrenée par les stupéfiants […] » (16/07/07).

Le romantisme est saisissant. Et capte l’attention de nombre de personnalités de gauche, de droite, de droite et de gauche, habituées, pour certaines, de la rédaction. Comme ses différents mentors, sans lesquels Rachida Dati ne serait pas Rachida. Jacques Attali, le « témoin » (08/03/07), Albin Chalandon, « son premier mentor » (19-20/05/07), Cécilia Sarkozy, « son amie et protectrice » (16/07/07), mais aussi « Jean-Luc Lagardère, […] Simone Veil et […] Bernard Kouchner » (21/03/07). Rencontres à la hauteur des ambitions de l’égérie, qui n’ont rien eu du miracle : « Déterminée à s’arracher à son milieu social, elle s’est aussi imposée à force de candidatures spontanées » (19-20/05/07). La candidature spontanée… Symbole du mérite.

Ces quelques aspects de personnalité – l’énumération précédente est loin d’être exhaustive –, particulièrement chiadés dans la stratégie de communication de Rachida Dati, ont eu pour principale qualité de trouver chez les dramaturges de Libération, un auditoire passionné. Au fond Rachida Dati devient égérie du journal car elle représente, d’une manière quelque peu atypique, la réussite sociale. Mais pas n’importe quelle « réussite ». La sienne est la conséquence d’une farouche ambition personnelle et d’un certain dépassement de soi. Son charme naturel n’étant bien sûr pas en reste.

Ainsi, en septembre 2007, au gouvernement depuis quelques mois, Rachida Dati se voyait logiquement invitée à débattre au forum de Libération, « Vive la politique »[7], où elle a fait forte impression. Nicolas Vanbremeersch, sur son blog de la rédaction, s’enthousiasmait alors à ce sujet : « Dati fait salle comble… et séduit »[8]. Dans ce billet, l’auteur explique que la foule ne s’était pas déplacée, « comme l’a souligné Laurent Joffrin, pour les beaux yeux d’André Vallini [sensé débattre avec Dati] », mais bien pour ceux de l’égérie. Toujours avec « son charme et son sérieux », « calme et posée », « faisant preuve de compétence et de modération », pour résumer : « Le symbole de la “première ministre issue de l’immigration” (comme si c’était le cas) et son charme ont totalement opéré. » On imagine aisément Laurent Joffrin obnubilé ce jour-là par son Électre, des idées d’éditoriaux lui venant à l’esprit.

Il y avait en effet quelque chose dans la personne de la garde des Sceaux, que le directeur de Libération dégustait à l’envi. La « modernité », le « progrès », comme il l’aborde en juin 2008, « cette femme qui symbolise une certaine forme de progrès »[9]. Dans son premier éditorial consacré à l’égérie, en juin 2007, Joffrin semble séduit : « […] on voit bien que Rachida Dati, garde des Seaux du gouvernement Fillon, à [sic] toutes les apparences d’une fille bien. Issue de cette minorité maghrébine qui souffre plus qu’à son tour dans notre France des droits de l’homme, élevée dans la pauvreté d’un ménage très modeste, elle doit son ascension à son talent et à son travail, […]. » Pour lui, le président, en accordant sa confiance à l’égérie, a eu « l’audace d’une nomination comparable, […] », et il concède dès lors à son premier mois d’exercice au gouvernement : « Ce début plutôt louable demande à être confirmé. »[10]

Le talent, le travail, l’audace, la réussite… la modernité vue par Laurent Joffrin. Pour le premier numéro de la « nouvelle » formule de Libé, en octobre 2007, « radicalement nouvelle », « plus séduisante et plus claire », « à l’opposé de la ”malinfo“ », Laurent Joffrin s’est interrogé : qu’est-ce qui représenterait au mieux mon nouveau journal qui aura pour vocation, avec la gauche, de « réinventer cette idée de progrès », « dérob[ée] » par les « libéraux » ? La solution lui a sauté à l’esprit : Rachida Dati, figure de modernité, symboliserait tout cela à merveille. La une lui est offerte[11].

Le symbole d’une « femme libérée », « madone à l’enfant », « guerrière sur stilettos », « exécutive woman de la politique »[12], « chouchoute du président » (15/10/07), « ministre emblématique du sarkozysme » (23/10/08) – « son sourire éclatant, son maquillage impeccable jusqu’au bout des ongles, ses talons aiguilles, son tailleur noir, […]. Pimpante. Performante »[13] –, est, pour Laurent Joffrin qui cherche à simplifier les descriptions métaphoriques de ses journalistes, le symbole… de la « Femme symbole », au « geste [qui] prend, volontairement ou non, valeur d’exemple. »[14]

Tellement symbolisée qu’Alain Auffray, qui parlera de « justice symbolique » à propos de la nomination de l’égérie au ministère de la Justice (19-20/05/07), et observera la « valeur symbolique de l’icône surexposée », s’est posé la question : « Alors symbole ou ministre ? »[15]. Au commencement de la chute de l’égérie, en juin 2008, cet auteur dépeint alors la tragédie par l’allégorie : « […] aujourd’hui, le symbole est dans l’arène » (03/06/08). L’héroïne doit à présent faire face à son destin. Et combattre comme un lion dans l’arène.

 

Un lion dans l’arène

Hormis la figure de mode, avec ses costumes, son maquillage, etc., il faut se concentrer sur l’élaboration de l’histoire. Une tragédie sans suspens n’intéresse guère le lecteur. Poser des interrogations, de façon répétitive, sur l’avenir de leur héroïne revient, pour les dramaturges du monde politique, à instaurer les conditions d’une fin. L’héroïne a connu la gloire, elle connaîtra la chute, les attaques à répétition, et l’histoire se terminera.

Pour Alain Auffray, la chute est entamée le 3 juin 2008, au moment de l’affaire du mariage annulé : « Elle a connu l’état de grâce. Voici l’état de disgrâce. » Le lendemain, il précise : « Dans la fulgurante carrière de la ministre de la Justice, il y aura un avant et un après 3 juin. Le jour où [à l’assemblée] Rachida Dati s’est définitivement mis à dos cette gauche dont elle s’est souvent dite culturellement proche. »[16] Ce « jour », en réalité, était depuis longtemps préparé par les dramaturges.

Pour la participation de Rachida Dati à l’événement déjà cité de Libération, Nicolas Vanbremeersch, en parlant de « son effet “état de grâce” », finissait par s’interroger : « Cela durera-t-il ? » Le 10 octobre suivant, les rédacteurs s’interrogeaient : « Dati trop people ? » Puis en novembre, pour le décryptage de la carte judiciaire : « La ”méthode Dati” est-elle la bonne ? » (09/11/07) En décembre 2007, dans un article titré « Rachida Dati, “c’est Barbie ministre“ » (08-09/12/07), Ondine Millot, après avoir résumé en bonne et due forme un article de Paris Match (dans lequel on apprend, entre autres, que « Rachida Dati achète tous ses T-shirts chez Monoprix »), se demandait : « Rachida Dati en fait-elle trop ? »

Quelques mois après « Le jour » de la disgrâce, le 23 octobre 2008, Alain Auffray et Antoine Guiral commençaient leur papier par un doute, logiquement plus soutenu : « Les jours de Rachida Dati place Vendôme sont-ils comptés ? »[17] Quelques mois plus tard encore, à l’occasion du numéro spécial accouchement de l’héroïne, dont nous avons pu observer la une, Antoine Guiral insistait dans un article intitulé « Un portefeuille en sursis » : « Peut-elle remonter la pente ? Le patron la jettera-t-il comme il congédiera un jour un sous-ministre d’ouverture ? Suspens… », ou encore « Alors, que faire de Rachida ? » Est-ce qu’elle en fait trop ? Est-ce qu’elle peut rester au sommet comme cela, éternellement ? Se fera-t-elle rattraper par ces divers « trop » qu’on lui dédicace ? Et, finalement, qu’allons-nous faire d’elle ?

Dans le numéro du 23 octobre dernier, dans un papier intitulé « Rachida Dati en accusation », Ondine Millot revenait sur les « phases ascendantes » de l’égérie, comme si une page était en train de se tourner : « […] Rachida Dati sur toutes les couvertures de magazines. En 2007, c’était pour saluer cette nouvelle « icône » du gouvernement, son parcours atypique, sa détermination à « moderniser » la justice. Cette année, c’était pour saluer sa grossesse, son « courage », et toujours son discours volontariste sur la réforme de la justice. » Peut-on ranger Libération dans le groupe de ces « magazines » ?

Quoi qu’il en soit, la page qui se tourne à ce moment n’est pas une surprise. Le symbole, à force de critiques, d’attaques, de coups bas, n’a pu résister à la tragédie de son destin.

Les premières critiques, racistes de prime abord, venaient visiblement du Front national. Le quotidien est donc monté au créneau pour protéger son symbole de « modernité », sa Rachida. Tout d’abord avec son directeur, en juin 2007 : « Les attaques basses d’un Le Pen, qui met en doute sa nationalité française, soulignent un peu plus le mérite de cette ascension » (01/06/07). Puis, le mois suivant, en offrant une entrevue à Dominique Sopo, président de SOS racisme, qui « juge que Rachida Dati est aujourd’hui la cible d’une “élite blanche“ qui n’accepterait pas sa nomination au ministère de la Justice. »[18] Le jour suivant, l’on pouvait lire cette interrogation : « La ministre est-elle victime d’une campagne de dénigrement ? ». Et dans l’article : « Sur le Web, les attaques contre Rachida Dati sont effectivement d’une extrême violence. Le qualificatif de « collabo » revient souvent. Parfois accompagné de termes plus orduriers » (17/07/07).

Contre ces attaques, l’égérie peut compter sur le soutien de la sphère politique, et donc de Libération : « A gauche aussi, lit-on deux jours plus tard, ça soutient ferme, le socialiste Manuel Valls saluant le “symbole que la ministre représente “et qui honore la République“. “Vous nous trouverez à vos côtés face à des attaques déplacées“, lance-t-il à la tribune » (18/07/07). L’héroïne est, à ce moment, au sommet. Cette période d’invulnérabilité durera quelques mois, son dernier fait d’armes étant l’annonce de sa candidature aux municipales. Quelques temps avant la déclaration de candidature, Alain Auffray titre son papier : « Dati, un joker qui se fait désirer à Paris » (06/10/07).

Mais, durant les derniers mois de 2007, les rapports sont en train d’évoluer. Joffrin travaille depuis des semaines sur la question qu’il posera le mois de janvier suivant au président lors de sa « grande » conférence de presse. Il veut en jeter. Le terme de « monarchie élective » est en train de naître, avec l’humiliation qu’il en tirera devant tous les confrères. La présidence de Sarkozy devient une monarchie, et l’égérie ne sera pas mise à part, car elle « devra affronter, comme sous l’Ancien Régime, une mini-révolte des parlements. »[19] La une de ce numéro d’octobre 2007, « nouvelle formule », présente la situation : « Fragilisée par la réforme de la carte judiciaire, silencieuse sur les tests ADN, elle s’affiche dans les médias. Et agace. » A l’intérieur on lit qu’elle « affronte ses premières difficultés », que ses « nombreuses apparitions people polluent son message politique » et qu’elle est donc « mise à l’examen ».

En décembre 2007, les premières rumeurs de remaniement ministériel courent. Libération présente les cinq ministres en difficulté (08-09/12/07) : Morin, MAM, Lagarde, Barnier, Albanel… Ce n’est pas encore l’heure de Rachida, mais une petite accroche est laissée au lecteur : « Présence glamour dans les magazines et autoritarisme sur le terrain choquent les magistrats. » Son avenir ne promet rien de sûr. En mars 2008, le budget de la chancellerie interpelle Alain Auffray : « A force de petits-fours, elle a grevé le budget réception de son ministère. »[20] « Le jour » de la disgrâce, l’auteur titre un article « Une nomination encensée, une ministre critiquée » (03/06/08) : « Ménagée dans un premier temps par l’opposition, la garde des Sceaux est attaquée par la gauche et une partie de la droite. » Et d’augmenter : « Les critiques pleuvent sur Rachida Dati. Et elles sont de plus en plus rudes. » Et souligne enfin qu’elle a été « exclue du septuor des ministres invités à l’Élysée. »

Quelques jours plus tard, le « chapô » introduisant un débat organisé par le journal entre Elisabeth Guigou et l’égérie, place cette dernière « Actuellement en mauvaise passe, […] » (09/06/08). Au mois d’octobre suivant, « sale temps » pour elle, Rachida Dati est en « sursis », en « accusation », « pas assez politique pour Nicolas Sarkozy ». « Lassé et déçu, le chef de l’Etat ne soutient plus autant sa garde des Sceaux », alors que, jusqu’ici, c’est cette « proximité avec le chef de l’Etat » qui lui a permis de traverser « bien des turbulences, […] des crises, […] attaques et polémiques » : elle n’a « jamais été aussi fragilisée qu’aujourd’hui » et sa « plaidoirie […] ne convainc pas »[21].

Le coup de grâce est tombé en décembre dernier, lorsqu’un journaliste du quotidien, Vittorio de Filippis, a été placé en garde à vue. Il n’a pas reçu de coups de bottin dans la tronche, certes… mais il s’est fait mettre tout nu par un flic. Et l’égérie d’avoir le culot de qualifier cette procédure de « régulière ». Cette fois c’en est trop ! L’accent répressif supplante le conte de fées glamour de l’égérie. Et la rédaction veut lui faire payer. C’est la seule une qui fera apparaître Rachida Dati avec une autre personne. En l’occurrence, Nicolas Sarkozy. L’héroïne est en second plan, l’air perplexe et abattu. Sarkozy, en premier plan, sûr de lui, écrase d’une main le destin de Rachida : « Face à l’indignation suscitée par l’arrestation musclée de notre journaliste, le président demande une réforme de la procédure. Et contredit la garde des Sceaux […] » (02/12/08).

Quelques jours plus tard, alors que le « président a commencé un remaniement qui ne dit pas son nom », et que « La chasse au ministre est ouverte », Laurent Joffrin sera bien forcé, peut-être peiné, d’admettre : « Rachida Dati est contestée, et son sens politique est parfois incertain. »[22] Autrement dit, l’égérie a déjà un pied dans la tombe. Il n’y a plus qu’à attendre son accouchement.

 

Pour finir, Joffrin se souviendra

L’intérêt de cette analyse transversale n’était pas de faire apparaître une certaine révérence dans le discours des journalistes, ou du moins une certaine complaisance à l’endroit de Rachida Dati, mais bien de rendre plus claire la construction d’un « symbole ». Au-delà de toute idéologie politique, et en insistant sur certains aspects de sa vie, de sa personnalité, les dramaturges tiennent à mettre en évidence ce qui, selon eux, doit être un exemple à suivre pour une population d’origine immigrée et défavorisée.

Cet exemple est celui d’une très modeste fille de province, parvenue au sommet de la grande bourgeoisie parisienne. L’exemple de la réussite, la réussite par soi-même. Seulement, la rédaction ne pouvait pas passer outre le fait que son égérie appartenait à la politique de Sarkozy. Après ses déboires face aux « 500 confrères », Laurent Joffrin est rentré pleinement dans l’opposition molle. Il s’agissait alors pour lui de trouver les moyens, tout en attaquant le « sarkozysme », de protéger le « symbole ».

En octobre 2007, il pense que « Rachida Dati est peut-être victime, en fait, des décisions prises par Nicolas Sarkozy » (15/10/07). En juin 2008 : « Ses adversaires de droite et de gauche ont tort de s’attaquer à la personne de Rachida Dati. C’est sa politique qui est en cause. […] cette néophyte en politique a plus fait pour changer la justice en France que nombre de ses prédécesseurs […] » (09/06/08). En effet, même si elle manque d’expérience en politique, et que sa politique elle-même est « contestable », « La ministre de la justice ne manque pas d’énergie. »[23] En décembre 2008, il continue dans ce sens : elle « a surtout appliqué, en bonne militante, le programme de fermeté judiciaire défendue par son patron. » D’ailleurs Rama Yade et elle « sont surtout des boucs émissaires. »[24]

Pour Laurent Joffrin, il y a d’un côté le pion de Sarkozy, lui obéissant au doigt et à l’œil, et dont l’action politique ne peut-être que critiquée par le directeur de Libération ; mais il y a aussi, d’un autre côté, cette « Femme symbole » qui restera dans les esprits. Si critique est faite, elle ne doit pas viser sa « personne », mais plutôt sa politique. Et sa politique est dictée par Sarkozy. C’est donc Sarkozy qu’il faut attaquer. La Rachida de Libé, au milieu de la misère, du machisme, du racisme, par le mérite et la modernité, est devenue un symbole. Après sa disgrâce, la femme politique est morte. Le symbole, lui, restera éternel aux yeux de Laurent Joffrin. Et deviendra, probablement, un mythe de la modernité. •

Jack de L’Error



[1] A noter que sur cette même une, « nouvelle formule », la rédaction s’interrogeait « Le couple Sarkozy, faut-il en parler ? ». C’était en fait la deuxième tragédie en cours, toute aussi passionnante pour les journalistes, mais beaucoup moins esthétique.

[2] « Rachida Dati, porte-voix du ministre au-delà du périph », 21/03/07.

[3] « Rachida Dati, une Justice symbolique », 19-20/05/07.

[4] « Mariage annulé : après Dati qui dit oui, Dati qui dit non », 03/06/08.

[5] Pour les précédentes citations, 01/06/07.

[6] Notez toute la pertinence du « etc. », 08/03/07.

[7] A Grenoble du 13 au 15/09/07.

[8] 15/09/07, voir ici.

[9] « Régression », 09/06/08.

[10] « Intention », 01/06/07.

[11] Les dernières citations sont tirées de son billet « A nos lecteurs », 15/10/07.

[12] Ces trois expressions sont tirées de l’article « Femme libérée, trop libérale… », 10-11/01/09, donc après son retour de maternité.

[13] Ces qualifications décrivent Dati à son retour de maternité, scène photographiée dans la une que nous avons déjà observée, « Un bébé et un débat sur les bras », 10-11/01/09.

[14] « Symbole », 10-11/01/09.

[15] « Les tiraillements d’une icône surexposée », 16/07/07.

[16] « Dati sous le sceau de la colère », 04/06/08.

[17] « Une ministre pas assez politique pour Sarkozy ».

[18] « “Rachida Dati paie d’être une ministre atypique“ », 16/07/07.

[19] « Ecouter », 15/10/07.

[20] « Chez Dati, c’est pas ceinture », 29/03/07.

[21] Citations issues du 23/10/08.

[22] Citations issues du 11/12/08.

[23] « Novice », 23/10/08.

[24] « Cueillies », 11/12/08.

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