Reportages

Martine Aubry et le Peuple qui souffre

Le soleil était déjà haut dans le ciel de Wazemmes quand la sonnerie de mon téléphone me réveilla. Personne ici ne sera surpris d’apprendre que ce réveil fut des plus chaotiques : derrière mes paupières compressées les unes contre les autres, le sang stagnait depuis des heures comme s’il s’agissait d’un cloaque infesté ; de ma bouche s’échappaient des effluves écœurantes qui me rappelèrent en un éclair la dernière chose que j’avais ingurgitée avant l’extinction des lumières – deux ou trois gorgées de Grant’s au goulot, whisky dégueulasse, certes, mais franchement bon marché ; mes cheveux emmêlés formaient une boule compacte dressée sur ma tête, coupés Jackson Five mais sans le déhanché qui va avec ; encore tout habillé, mon tee-shirt blanc était souillé de rouge – un Côtes du Roussillon Villages, d’après mes souvenirs – et le sucre de la vinasse en cause m’arrachait le peu de poils qu’arbore ma poitrine ; bref, je n’avais vraiment pas de quoi fanfaronner et je n’eus même pas la force de rabrouer violemment mon interlocuteur. « Bon sang lèves-toi, Jack ! me fait ce salaud. T’as une demi-heure pour ramener ton cul à Saint-Sauveur ! » Quoi ?! « Aubry, sa candidature, tu te souviens ? » Merde, c’est vrai.

A la recherche des droits de l’homme en baronnie socialiste

« C’est un problème qu’on peut régler vite ? » Jacques Mutez, conseiller municipal délégué aux marchés de plein air, tenait un « point-presse » dans les halles de Wazemmes. Le dimanche était radieux, l’alcool n’avait pas coulé la veille, et moi j’étais là, devant lui. Je ne savais pas si on pouvait régler le « problème » vite, car je ne voyais pas vraiment, au fond, quel était le « problème ». « Bah un problème… » dis-je, « c’était surtout pour avoir votre avis ». Pour tout dire, ce matin – allez savoir pourquoi –, je n’avais qu’une idée en tête : trouver ces foutus droits de l’homme. J’ai donc cherché, fouillé minutieusement du marché à la place de la République, en passant par la Zone de l’Union à l’autre bout de la métropole… Hélas, hormis une discrète inscription gravée dans la pierre, paraphée solennellement par Martine Aubry, j’en suis revenu absolument bredouille.

Trouille à Sciences Po Lille : les antinucléaires n’ont pas le droit de contredire la dame d’Areva

Comme c’est souvent le cas, le reportage commence dans un bistrot lillois bourré d’ivrognes dépravés. Une horloge accrochée au mur indique qu’il est deux heures et demie. Le journaliste est assis au comptoir, près des tireuses, et ne semble pas faire attention à la folie grandissante qui saisit les gens autour de lui. Lunettes noires au nez, même s’il fait nuit, c’est à tous les coups une astuce pour dissimuler son véritable état de sobriété. De la main gauche il tient un verre de bière belge, de la droite il gratte quelques notes illisibles sur son carnet. Un exemplaire de Métro trempe dans une flaque de pastis à côté de lui : « Inquiétude à Fukushima », peut-on lire, « il faudra plusieurs mois avant de stopper les fuites radioactives ». Voilà comment a commencé ce reportage, pour finir le lendemain en queue de poisson devant l’IEP, censuré par la police.

Peut-on être de gauche et mondain à la fois ?

Marie est schizophrène. Un peu comme le monde qui l'entoure. Si ses proches la connaissent sous les traits de Marie Douceur, la révolutionnaire "vénère" qui sommeille en elle l'amène parfois à parler comme une illuminée. « Marie Colère existe, aussi fais bien attention ». Ultra subjective. Autant dire que lorsqu'elle rencontre Jack de L'Error et sa clique, ça fait des confettis. Pour sa première, Marie a clairement le cul entre deux chaises. On la sent tiraillée. Étudier à l'IEP et vomir l'IEP n'est pas une chose facile. Heureusement Pierre Mathiot surgit parfois pour remettre les points sur les « i ».

Rome – Bari – Corfou – Venise – Rome

Circulez, y a tout à voir.

Les Grecs, comme les Romains, les Villiers-le-bellois et le monde entier, n'ont pas inventé le feu, mais ont appris à le maîtriser, cramant coup pour coup les restes de ce vieux monde qui les a mis dans la merde. Après avoir goûté un instant les mondanités romaines du Roma Independant Film Festival (Riff), nos trois héros, dont la micro-caméra embarquée de votre serviteur, le désormais célèbre aventurier Samuel S. ("Huntingtown") Bertoni font équipe vers L'île aux mille couleurs, Corfou. Histoire de voir si le paradis, ressuscité de ses cendres, aura encore de la gueule. Journal de bord.

Divagations d’un citadin en rase campagne

Les péripéties de la vie vous entraînent parfois dans des contrées obscures, faites de mystères, de peur, mais aussi de découvertes. Souvent, pas la peine d’aller très loin. Le quartier d’à côté, s’il est bien arpenté et vous en forme, peut très bien vous dépayser plus qu’un coin de Bahamas. Mais là, ni tier-quar d’en face, ni île flottante. Plutôt : la diagonale du vide ! Celle qui traverse la France de Verdun à Dax et qui concentre les régions où on croise le moins de monde au mètre carré. Vous imaginez ? Des champs à perte de vue, des montagnes, des paysans crasseux qui ne savent pas parler correctement, les ploucs*, les vaches, l’odeur de merde et des souleries de bar qui finissent en castagne...

Entre les grands murs blancs et les manguiers centenaires, la honte ne les épargne pas

DAKAR — Découvrir Toubab* Land nous a laissés amers, Expat’ Land nous a laissés sur les rotules. On en ressort blasés, retournés, torturés, détroussés, phagocytés. On en parle en prenant de grandes bouffées d’air. On reste silencieux, pantois, perdus dans de sombres pensées. Honteux d’y avoir foutu les pieds, honteux d’en être partis sans foutre le feu.

Le logement, droit imprescriptible, c’est l’affaire des irréductibles

« Nous avons vu ton ami à Rome la semaine dernière… un garçon très bien, gentil et tout… » Le type qui me disait ça était chauve et mal rasé. Il portait une paire de lunettes noires. Au milieu de sa lèvre inférieure on voyait une plaie, stigmate des clopes qu’il avait fumées depuis une bonne trentaine d’années. À peine étais-je arrivé devant le palais de justice, au rassemblement des militants de l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) du Vieux-Lille, que ce mec m’avait reconnu. Me tendant la pogne sans me laisser le temps de faire demi-tour. « Salut, Jack ! »

Torino Libero (2/3)

Bonjour.

- Qu'est-ce que vous vendez là ?

- Vous connaissez ?

- Pas du tout, mens-je dans la langue de Manzoni.

- Vous avez des moments de tristesse ?

Ritorn' a Roma (Arrivi)

C'est difficile, de ne pas comparer Rome à Paris. Mais la Ville Éternelle (moins ruinée qu'Athènes, et tellement plus en nous, écrite et parlée) a beau disputer la vedette à la Ville Lumière, centrale, sur un fleuve, classique, antique, moderne, bourgeoise, féodale et populaire, fourmillante de gens, mais aussi napoléonienne, anarchiste, fasciste, maçonnique, monumentale, cléricale, fleurie, gustative, tempérée, en un mot comme en cent, nappée de ses contradictions, oui, agréable, sa sœurette française fait bien pâle figure, devant une si grande concentration de beautés. Ses boulevards haussmanniens et baroques, comme ses ruelles étriquées et baroques, ses immeubles publics ou privés, « palaces » en pierre de taille, ses kilos de détritus au sol, que peut-être on ramassera, ses restos, ses coiffeurs, ses plantes grasses, ses romances nuancées au coin de chaque via, viale, vicolo, piazza, piazzale, largo, passo, ponte, corte, strade, strade, strade... « tous les chemins » mèneraient à Rome. Quand on y est, c'est sûr. Alors, Rome semble Paris. Mais en plus jaune, en moins gris.

Torino Libero (1/3)

Au commencement était le verbe. Le verbe rapporter.

Puis vinrent les drogues, et des hectolitres d'alcool.

Alors on vit se profiler dans la lande...

les brumes accrochées aux petites montagnes, qui se dissipent parmi les pinèdes, dans l'aurore de ces matins de printemps encore frileusement lointains...

 ... tels de mauvais rêves qui collent aux pataugas des promenades, quand la lucidité s'en est allée.