En plein tombeau méditerranéen

« Je me souviens qu’il y a des temps heureux où la mer Méditerranée se traverse de part en part, et d’autres, plus sombres, où elle se transforme en tombeau. » Ce n'est ni Braudel ni Homère qui l'écrivent, mais l’historien Patrick Boucheron. La mer Méditerranée, ce cauchemar pour les personnes de l'exil, pour toutes ces âmes qui ont outrepassé une frontière, dans les flaques de pétrole, de Lesbos à la Libye. Ici et là, des secours maritimes. Des gens de l'urgence. Dont les bateaux rapides croisent trop souvent en enfer.


• Un de nos potes en a fait l’expérience, en tant que sauveteur volontaire au sein d’organisations. L’an dernier, on l’a vu faire des allers-retours, entre ici et la Méditerranée. On se croisait, on buvait une bière, il nous racontait. Jusqu’au jour où on lui a lancé « faut qu'on en reparle !? », sous-entendu faut qu’on en fasse un papier, faut qu’on l’écrive. Il était pas contre, et on a donc repris l’histoire du début, autour d’un café, de notre dictaphone et des photos que ses coéquipiers avaient prises – que nous ne pouvons pas publier.

Son témoignage est le contrechamp des opérations estampillées Frontex – dures, organisées, militaires, dont on peut voir certaines images dans Fuocoammare, documentaire esthético-politique sur Lampedusa. Cette fois, le sauvetage se décide consciemment – et pas par des marines ; cette fois, c'est l'expérience vécue, celle de vouloir faire quelque chose de simple et utile. Comme sauver des vies. Au milieu d’une voie de passage maritime géante. Où s'entremêlent les conflits des eaux territoriales, les luttes sociales, les flux économiques et le contrôle de cette frontière mortelle par les pays riches.

 

Anne de Chabaneix, « Migrants », 2014

 

L’année dernière, t’as fait pas mal d’allers-retours entre ici et la Méditerranée, pour faire du sauvetage en mer. T’es d’abord allé à Lesbos, tu peux nous parler de ce parcours ?

J'ai commencé à faire du bateau à moteur y'a 6 ans, pour une ONG écologiste. J'ai appris comme ça, la conduite de bateau rapide, les manœuvres, des choses assez basiques, mais y'avait aussi dans l'apprentissage une partie sur la récupération de personnes à la mer. Ça aide, mais ce n'est pas spécifique au sauvetage en mer des migrants. C’est comme ça qu’on m'a proposé de partir en tant que volontaire à Lesbos, pour être à la fois équipier et conduire des bateaux rapides. C'était à l'hiver 2016, janvier 2016, la première fois que j'y suis allé.

Pourquoi Lesbos ?

C'est l'île grecque où y'a toujours eu le plus d'arrivées. Y'a plein d'autres îles grecques par lesquelles les gens arrivent, mais Lesbos a toujours été la principale. Ça s'explique par la proximité de la côte turque, à 5 ou 6 miles, une dizaine de kilomètres environ. C'est plus près que l’Angleterre de Calais. L’arrivée de migrants, c’est historique à Lesbos. Les gens dans les villages te disent « mais nous, ça fait 300 ans qu'on voit des gens arriver ici », ça a toujours été un lieu de passage pour tout type de migrations. Là, quand je suis arrivé, c’était en grande partie des Syriens et des Irakiens qui fuyaient la guerre, c’est pourquoi l’île a été médiatisée. Mais ils étaient mélangés à d'autres personnes qui pouvaient venir d'Afghanistan, du Bangladesh… et on a vu des Tibétains, des Dominicains, des Haïtiens, et même une… Espagnole !

 

« Il faut 4 ou 5 heures de traversée. Pour les familles, les gens vulnérables, ces 4 ou 5 heures peuvent devenir mortelles assez vite. »

 

Ça devait faire beaucoup de monde…

Je suis arrivé en plein hiver, c'était le moment du pic des arrivées massives (3 000 par jour en novembre 2015), mais qui commençaient à baisser. En gros, on a eu des journées où y'avait jusqu'à 25 bateaux qui arrivaient, chargés de 20 à 70 personnes. Surtout des bateaux gonflables pourris, mais y'a parfois des bateaux en durs, comme des anciens bateaux de tourisme du Bosphore, des anciens bateaux péraves chargés de 150 à 200 personnes.

En hiver, les conditions météos ne sont pourtant pas plus propices ?

Non, justement. En fait, dans les dernières années, ça se calmait pendant l'hiver, voire ça s'arrêtait. Mais pendant cet hiver-là, ça a continué, avec encore plus de gens qui essayaient de passer. Et à Lesbos, janvier, c'est les pires conditions. C'est un truc paradoxal. Quand t'es équipé, quand tu sais te servir d'un bateau, quand t'as des combinaisons chaudes, quand t'es pas sur des bateaux surchargés, en vrai c'est pas des conditions de ouf. Mais ça devient ultra dangereux à partir du moment où t'as des gens vulnérables, des personnes âgées, des enfants, des femmes enceintes, sur des canots surchargés, qui sont très bas dans l'eau et qui en prennent souvent. Il faut 4 ou 5 heures de traversée. Pour les familles, les gens vulnérables, ces 4 ou 5 heures peuvent devenir mortelles assez vite.  

Les passeurs, ils mettent les gens dans les bateaux, et ils restent en Turquie ?

C'est difficile de définir une seule manière de passer. Principalement, c'étaient des bateaux gonflables avec une ou plusieurs personnes qui conduisent, mais sans qu'on puisse dire que ce sont des passeurs. Frontex et les garde-côtes grecs ont tendance à considérer la personne qui conduit comme passeur. Mais, dans la plupart des cas, ce ne sont pas des passeurs. Ce sont plutôt des gens qui passent, comme les autres à bord, et qui conduisent le bateau, comme ils peuvent.

Et toi, concrètement, comment tu interviens ?

On est basés à terre, avec un système de veille. En général, on commence avec le lever du jour, en hiver 6 heures, en été 4 heures. On va à l’eau et on attend. Des équipes de deux/trois personnes scrutent la côte turque depuis Lesbos avec des jumelles ou des longues-vues. Elles  nous préviennent par radio ou téléphone quand un bateau est en vue. Alors on s’approche, et on établit un contact. On parle avec les personnes (pour ça y'a des traducteurs, qui parlent farsi ou arabe) et on regarde dans quelles conditions se trouve le bateau. On s'assure qu’il n’y a pas de cas médicaux graves, que personne n’est en train de mourir, que le bateau n’est pas en train de couler. On essaye de calmer les situations de panique. La plupart des gens n’ont jamais mis les pieds sur un bateau, et la première fois qu’ils le font, c'est en hiver, il fait zéro degré, ils sont gelés et ils ont pas dormi depuis je sais pas combien de temps. Donc on essaye de les rassurer pour qu'ils puissent continuer leur chemin par eux-mêmes. Si les moteurs marchent, on les guide vers un endroit sûr pour que les gens puissent arriver sans s'éclater sur les rochers. Souvent les moteurs sont arrêtés, et on explique comment les redémarrer. Sur tout le littoral, y’a des spots avec des campements et des feux, des gens qui attendent pour filer de la bouffe, pour donner des vêtements secs, etc.

 

Anne de Chabaneix, « Migrants », 2014

 

Vous êtes juste là en assistance ?

Oui, notre rôle n’est pas du tout d’intervenir et de prendre en main le truc. On regarde comment ça se passe ; si ça se passe bien, ils continuent seuls jusqu’à la côte. En plus, y'a une grosse pression des garde-côtes grecs. Certains volontaires d'organisation, qui aidaient des migrants, ont été arrêtés et emprisonnés pour trafic d'êtres humains.

Et quand y’a des cas médicaux graves, ça change votre rôle ?

Je suis pas médecin, mais tant qu'une personne est consciente, elle est pas en urgence, c'est ce que j'ai compris. Quand les personnes sont inconscientes, on les prend, et généralement on a un infirmier ou une infirmière qui peut faire des premiers soins en attendant de rejoindre le bord le plus vite possible, pour que des volontaires sur terre les prennent en charge.

Les « volontaires », comme tu dis, sont nombreux ?

Lesbos, cet hiver-là, c’est un cirque humanitaire. Y’a plein d'organisations, qui vont des organisations chrétiennes au camp autogéré anarchiste, des grosses ONG aux toutes nouvelles créées pour ce contexte-là. Sur la bande littorale du Nord principalement, avec des équipes à terre de volontaires qui essayent de repérer les bateaux en mer, et après, quelques bateaux d'organisation qui sont en mer et qui font les sauvetages.

Ok, ok… et, comme tu nous as dit, tu n’as pas fait du sauvetage qu’à Lesbos ?

Je suis retourné à Lesbos plusieurs fois, et j’ai vu la situation évoluer. Le nombre d’arrivées a baissé. D’abord en raison des accords entre l'Union européenne et la Turquie qui, sans qu'ils soient vraiment appliqués, ont réduit le flux. Les garde-côtes grecs et de Frontex se sont mis à récupérer systématiquement les migrants en mer. Tout ça a entraîné une baisse des arrivées. Pendant l’été, on m’a proposé de partir au large de la Libye, dans les eaux internationales, ce qui veut dire à plus de 24 miles des côtes libyennes, à peu près 50 km.

Au large de la Libye, donc pas basé à terre ?

C’est ça, là on fait des sessions d'une quinzaine de jours en mer, sans poser le pied à terre. On part de Malte sur un bateau-mère, un gros bateau sur lequel y'a les bateaux rapides qu'on grute et qu'on met à la mer pour les sauvetages. C’est différent de Lesbos, l’activité n'est pas pareille. Mon travail, c'est toujours conduire les bateaux, mais en offshore, loin des côtes, dans des conditions de mer qui peuvent être plus mauvaises. Les manœuvres sont plus techniques parce que tu déposes jamais les gens sur les côtes. Tu dois toujours faire des manœuvres assez risquées, par exemple quand tu emmènes des gens le long d'autres bateaux pour les transférer.

 

« T'imagines, la première fois que tu fous les pieds sur un bateau, tu te retrouves sur un canot surchargé, au milieu de 150 personnes entassées… les gens, c'est impressionnant la manière dont ils font front. »

 

Les migrants ont les mêmes genres de bateaux qu’à Lesbos ?

Les canots sont beaucoup plus chargés. Je dirais qu'en moyenne y'a 150 personnes par bateau, des bateaux gonflables de 11m50, qui arrivent de Chine par conteneur à Tripoli. Dessus, il peut y avoir jusqu'à 170 personnes. Mais il y a aussi des bateaux de pêche en bois, qui peuvent être blindés de gens, ou aussi des plus petits, pas surchargés, qu’on appelle les « vip ».

 Là aussi, des Syriens et des Irakiens majoritairement ?

Non, principalement des gens d'Afrique subsaharienne, et Afrique de l'Est, Érythrée, Somalie. Y'a aussi des gens du Bangladesh, et un peu d'Afghans, ça peut arriver, des Libyens, des Marocains. Des Syriens aussi, mais très peu.

Ok, donc là vous devez les récupérer sur votre bateau et les conduire vers un bateau plus gros  qui les ramène à terre ?

Le sauvetage est coordonné par des MRCC (maritime rescue coordination centre). La zone au nord de la Libye est coordonnée par les Italiens, basés à Rome. Dans cette zone-là, t'as des bateaux militaires de l'Europe, une frégate espagnole par exemple qui fait de la lutte anti-passeur, notamment en coulant les bateaux une fois vidés, y'a le Samuel Becket, un bateau militaire irlandais, et un bateau militaire allemand qui fait plus ou moins du sauvetage mais qui explose aussi les canots avec des décharges en pleine mer. Y'a aussi plein d'ONG, une dizaine de bateaux d'ONG européennes. Et des bateaux commerciaux. Quand un bateau de migrants est en détresse, le MRCC de Rome lance un appel, avec les coordonnées GPS, et demande aux ONG, aux bateaux commerciaux ou militaires de porter assistance. Souvent les gens qui arrivent de Libye ont un téléphone satellite, ça leur permet d'appeler des secours quand ils sont suffisamment éloignés des côtes. Donc on intervient pour les récupérer et les transférer sur un bateau qui est dérouté pour les ramener à terre.

 

Anne de Chabaneix, « Migrants », 2014

 

Vous ne les ramenez jamais en Italie après les deux semaines de mer ?

Non. On les transfère à d'autres bateaux comme des pétroliers, des organisations humanitaires ou parfois des bateaux militaires. On peut les prendre sur le bateau-mère temporairement. Une fois, on s'est retrouvés avec 200 personnes sur un bateau de 33 mètres. Normalement c'est dangereux d'avoir autant de gens, surtout si le temps se gâte. Et faut se dire que dans toute la partie intérieure, y’a pas d'invités. Les gens restent sur les parties extérieures. On file des vêtements, des couvertures. Il y a des moments où tu ne peux plus marcher, tu marches entre les gens avec qui on reste parfois pendant plus de 24 heures. C'est surprenant, car on n'a jamais eu de fight pour la bouffe ou des trucs comme ça... Des gens peuvent dire « j'ai faim, j'en peux plus », c’est compliqué, on répond « bah non, si je te donne à toi je donne aux autres ». Mais les autres justement disent « non, on réclamera pas ». J'ai l'impression que ces moments-là, tu peux pas les voir aussi facilement à terre. Il y a un truc de milieu. Le milieu est tellement hostile. T'imagines, la première fois que tu fous les pieds sur un bateau, tu te retrouves sur un canot surchargé, au milieu de 150 personnes entassées… les gens, c'est impressionnant la manière dont ils font front.

C’est la même affluence qu’à Lesbos ?

C'est plus important qu'à Lesbos. Maintenant, en tout cas. Parce qu’en fait en Grèce y'a eu une grosse année, 2015-2016, où ça a vraiment été énorme, je crois que plus d'un million de personnes ont transité par la Grèce pour rejoindre l’Europe (800 000 pour la seule année 2015). Pendant cette période-là, Lesbos a été le plus gros point de passage par mer, mais maintenant, clairement, c'est la Libye. Ça peut être plusieurs milliers par semaine.

Sur les photos que tu nous montres, on voit des garde-côtes libyens, c’est ça ? Comment ça se fait ?

À mon sens, garde-côtes libyen, ça veut pas dire grand-chose. C'est un pays qui est en guerre, c'est le chaos perpétuel, les mecs ont peut-être quelque chose de garde-côtes, mais... En fait, faut savoir que l'Europe externalise la gestion de ses frontières. Elle injecte massivement de l'argent au gouvernement d’union nationale libyen pour faire de la lutte contre l'immigration clandestine. L’UE forme et finance les garde-côtes qui jurent loyauté au gouvernement. Mais je sais pas si ceux que vous voyez sur la photo en font partie. C’est difficile à déterminer.

 

« L’un des types monte sur le canot des migrants, touche au moteur, frappe des gens. Là, je commence à en voir se jeter à l'eau, à 3 heures du matin, sans gilet de sauvetage, en pleine nuit. »

 

Et ça s’est passé comment avec ceux sur la photo ?

Ils sont venus, ils nous ont parlé, c’était… diplomatique, on va dire. À un moment, ils nous proposent à manger et à boire, alors qu'on est à côté d'un bateau où y'a 150 personnes qui n’ont peut-être pas bu et mangé depuis plusieurs jours… cynique. Ensuite, ils se sont mis à tourner autour du bateau de migrants, et y'en a un qui a ouvert une bouteille d'eau douce et qui s’est nettoyé les mains et la tronche avec cette eau… Voilà, des bateaux de garde-côtes libyens comme sur la photo, on sait que y'en a quelques-uns. Ils peuvent être agressifs, ils ont déjà attaqué un bateau humanitaire au fusil d’assaut. Mais en général ils nous laissent faire. À la fin, ils récupèrent les moteurs des bateaux de migrants, souvent des Yamaha 40 chevaux 2 temps, qui arrivent neufs par conteneurs pour 6 000 ou 7 000 euros…

Ils vous laissent faire ? Donc t’as jamais eu de problème avec les Libyens ?

Si… un truc assez chaud.

Tu nous racontes ?

C’était après une journée de sauvetage. J'étais de veille de nuit. On reçoit un appel du MRCC vers minuit, un bateau a été repéré à 15 miles des côtes libyennes. Ils nous disent qu'ils sont en train de dérouter un tanker pétrolier qui devait aller en Thaïlande. L'équipage du pétrolier nous dit qu'ils ont repéré le canot. Nous, on se met en route, et vers 3 heures du matin, on arrive au niveau du canot chargé de 150 personnes. Les pétroliers n’ont pas forcément de bateaux rapides pour ce genre d'intervention. Donc le pétrolier il est là, il éclaire, à 700 mètres environ, et nous, on se met en marche pour aller faire le sauvetage. On se met à l'eau, tu vois rien du tout parce qu'il fait nuit, t'as des spots partout dans la gueule, tu vois pas grand-chose. On arrive près du canot, on rassure les gens, beaucoup de gens parlent français.

Rapidement, on s'organise, on ramène des gilets de sauvetage. Mais on a à peine le temps de commencer à les distribuer, qu’on voit un gros bateau de garde-côtes libyens, ou en tout cas un bateau militaire, de 11 mètres, avec une vingtaine de personnes en treillis, dont certaines lourdement armées. Il se met à nous tourner autour de manière vachement agressive… Et là c'est assez confus, ils nous parlent et on essaye de leur parler, mais ils arrivent vers moi très rapidement en freinant au dernier moment comme pour me repousser. Je suis obligé de me retirer un peu. L’un des types monte sur le canot des migrants, touche au moteur, frappe des gens. Là, je commence à en voir se jeter à l'eau, à 3 heures du matin, sans gilet de sauvetage, en pleine nuit. La pression monte, j'essaie d’analyser la situation, je vois qu'ils savent nager. Je fais signe au premier de venir, et je le récupère sur le flanc qui est pas exposé aux Libyens. On le fait monter, et on l'allonge dans le bateau, caché sous des gilets de sauvetage.

 

Anne de Chabaneix, « Migrants », 2014

 

Ça devient vraiment ultra tendu. Quand c'est toi qui conduis le bateau, c'est toi qui as la responsabilité des gens qui sont à bord. Donc je décide de me reculer, parce que je peux plus rien faire, et trop près, il y a le risque que des gens se mettent à sauter pour monter sur mon bateau, et ça c’est une situation de merde : t’es bloqué, ton bateau est immobilisé, tu peux te retourner avec le poids des gens et là, tout le monde à la flotte… Les Libyens ne font pas usage de leurs armes, mais ça a l’air compliqué de communiquer avec eux. Ils se mettent alors à tirer le canot de migrants. Ils partent avec, en le tirant. Le capitaine de notre bateau-mère parle avec le MRCC qui nous dit qu’un bateau des garde-côtes italiens est en route pour venir nous aider. Il explique la situation, et les Italiens nous ordonnent de dégager la zone. Le capitaine répond qu'il ne partira pas en laissant 150 personnes en train de couler.

Pendant ce temps, le bateau des Libyens lâche d’un coup le canot de migrants, se met à accélérer pleine balle, et éteint les lumières. Dans la nuit, au bout de 100 mètres, il disparaît, il disparaît dans le noir. Le capitaine du bateau-mère nous dit d’y aller, de récupérer les gens. On y va, et là c'est la pire des situations de sauvetage. Ça s'appelle « massive man overboard » : t'as pas une personne dans l'eau, t'as 150 personnes qui se mettent à couler, dont beaucoup ne savent pas nager, dans la nuit noire. On utilise un dispositif flottant de 11 mètres, une espèce de gros boudin. Je l’amène proche du canot, ça permet de sauver une grosse dizaine de personnes. Faut toujours te démerder pour récupérer les gens sans te faire bloquer. Spontanément, les personnes dans l’eau se dirigent vers toi. Si tu fais pas gaffe, tu peux te faire immobiliser parce que trop de gens montent sur ton zod’, et tu pourrais éventuellement en passer un dans l’hélice de ton bateau… je vous laisse imaginer ce que ça donnerait. Donc je reste à distance relative et je m’approche de la personne que j’ai décidé de récupérer, puis je me recule rapidement pour reprendre une vue d’ensemble.

Les gens qui ont des gilets, au moins ils flottent, donc on privilégie ceux qui n’en ont pas… Faut essayer de repérer les gens qui coulent… Cette nuit-là, c'était la misère... À un moment, mon équipière avait sa main à un mètre d'un gars qui avait pas de gilet, et il disparaît comme ça, il disparaît dans le noir, plus là… Tu regardes autour de toi, plus rien… Et, je sais pas combien de temps plus tard, mais à un moment, pouf… il remonte. Là, mon équipière fait « il est mort… il est mort… il est mort… », mais j’insiste pour qu’on le hisse à bord. On le récupère et notre médecin essaie de faire un massage cardiaque avec l’équipière sur le zod’, pendant que je continue à repérer des gens. Mais c'était trop tard…

On a récupéré plein de gens, le bateau-mère a récupéré aussi plein de gens qui ont pu nager jusqu’à lui, et jusqu’à un autre canot rapide qui était en support. En gros, on a récupéré 4 morts, et une vingtaine de personnes ont disparu dans la nuit. On a estimé qu’il y avait 150-160 personnes, on a dû en récupérer 120, quoi... vivantes...

Pourquoi les Libyens ont fait ça ?

Il n'y a pas eu d'explication directe… Les Libyens ont dit qu'on les avait attaqués…

Ok… Tu avais déjà vu des morts à Lesbos ?

Oui, ça m'est arrivé mais ce n'est pas systématique. Ça m'est arrivé en janvier. On a récupéré beaucoup de familles et il y avait un enfant en train de mourir. On ne sait pas trop comment… Un oncle qui était responsable du gamin a probablement eu un moment d’inattention et le gamin a été complètement trempé en plein hiver. Il a été transféré par un autre bateau et déclaré mort à terre au bout de vingt minutes. L'oncle est rentré dans une crise de folie, il a sauté dans le canot de sauvetage en se frappant la tête. On avait avec nous un Syrien qui faisait traducteur. Il était activiste en Syrie et avait quitté Damas en 2014. Il a maîtrisé l’oncle, lui a parlé en arabe et a réussi à le raisonner.

C'est quoi ton rapport avec les gens que tu sauves ? Par exemple, en Libye, quand vous passez 24 heures ensemble sur le bateau-mère.

Là, ils savent pas forcément qu'on est des humanitaires. Ils se demandent quoi. Parfois, à la première approche ils nous demandent si on est de la police ou un truc comme ça. C'est marrant, tu dis que t'es d'Europe et ils te disent : « Vous allez jusque là-bas alors ? Vous allez nous déposer en Europe du Nord ? » Mais non.

Sinon, en général, ça dépend. Personnellement, j'ai d'autres manières à terre de m'engager, d'avoir des contacts et d'échanger des choses. Quand je suis en mer et encore plus spécifiquement quand je conduis des bateaux rapides, je fais un truc technique, ce n’est pas un boulot social en soi. C'est technique : il faut conduire un bateau, récupérer les gens qui sont en vie, et faut pas te foirer parce que si tu te foires, ce sont des vies humaines qui sont en jeu. Je peux ouvrir mon curseur de sociabilité. En l'occurrence, il y a beaucoup de gens qui parlent français, donc quand les situations sont maîtrisées et qu'il n'y a pas trop de souci, je cause tranquille tout en restant concentré sur ce que je fais. En même temps, j'essaie de pas trop ouvrir le curseur non plus, parce que j'ai pas envie de me prendre… je sais pas comment dire… c'est une manière aussi de se protéger, je crois, que de pas être… de pas trop recevoir…

 

« Comme il faisait nuit, tu voyais ce canot arriver avec ses lumières clignotantes… tu vois les gilets de sauvetage, les faces des gens… qui brillent par intervalle. Le lendemain, on a vidé et pompé pour retirer essence et eau salée. Il y avait dix-sept corps dedans. »

 

Vous êtes suivi par un psy ? Parce que voir des gens couler…

On est suivis. On a des briefings et des débriefings. Et théoriquement on peut avoir accès à des soutiens psychologiques si on en a besoin. Pour revenir à ce que je disais, j'essaie de pas trop ouvrir mon curseur, mais voilà, quand je passe 24 heures avec les gens ça m'arrive de causer. Mais je peux pas dire que je suis en mode ultra sociable. Je peux discuter avec eux quand la situation est tranquille, mais je suis pas dans un truc d'empathie. À terre oui, je suis dans l’échange, tu vois. Dans le squat où j'habitais, on hébergeait des sans-papiers ou des exilés, et des liens se sont créés, des vrais contacts qui peuvent se faire dans la longueur. Mais en mer, non. Je cherche pas trop, je préfère me protéger. Et si parfois des gens ont envie de parler, la plupart sont pas franchement causants, ce que je comprends. Ils et elles viennent de passer probablement une des étapes les plus traumatisantes de leur vie. Pour moi, c’est une forme de respect que de pas trop bavarder. Ça évite de trop remuer des trucs, chez eux et chez moi.

Quels souvenirs te reviennent ? Dans le documentaire Fuocoammare, les témoignages parlent beaucoup de l'odeur d'essence…

Oui, l'odeur d'essence c'est presque omniprésent. Déjà, je peux passer des journées entières sur le canot rapide, j’ai les effluves dans le pif non stop. Ça a une odeur forte en soit, l’essence, mais là-bas c’est aussi un truc qu’on retrouve partout. Tu remplis ton réservoir, ça schlingue, tu démarres ton moteur, ça pue, tu récupères des gens qui ont parfois baignés dedans pendant plusieurs heures, ça sent. Et parfois, ça accompagne la mort…

 

Anne de Chabaneix, « Migrants », 2014

 

Trois jours après l’incident dont je vous parlais, il y a un matin où le MRCC nous dit qu'il y a des bateaux mais assez loin, à une heure. Un bateau d'une autre organisation est plus proche et nous dit qu'il s'y rend. On dit : « OK allez-y, on est plus lents. » Par contre ils nous demandent d’aller rechercher un corps qu’ils avaient repéré. Là, tu te dis : « Ils nous donnent les coordonnées GPS d'un corps ? C'est un peu bizarre. Quand t'es dans l'océan ou la mer, un corps tu le retrouves pas. » Il nous faut à peu près 45 minutes pour y arriver. On arrive et on débloque : c'était une femme, ça devait faire cinq ou six jours qu'elle était dans l'eau. Elle devait avoir doublé ou triplé de volume et elle flottait, face contre mer, toute blanche, avec des grosses contusions. On la récupère. À 100 mètres, on sentait l'odeur de mort. On la met dans un sac mortuaire et on fixe un rencard avec le bateau d'une autre organisation pour la transférer le soir vers 21 heures. Ils nous disent : « Ok on la récupère, par contre on a une urgence, on doit transférer une femme en hélicoptère, c'est sa seule chance de survie, on a récupéré un canot, on a pris toutes les personnes vivantes dedans. On a commencé à retirer les morts qu'il y avait dedans, mais il reste environ quinze morts dedans et il y a trop d'essence et on peut plus retirer les gens. Pas le temps. Est-ce que vous pouvez prendre ce canot et vous occuper de ces gens ? » Ce qu'on a fait.

Le bateau en question était rempli, avec que des gens allongés, morts dedans. Il doit y avoir cinquante centimètres de mélange d'eau salée avec de l'essence, et c'est probablement des gens qui sont morts à cause de ça ou en tout cas intoxiqués par les vapeurs d'essence. Comme les jerricanes sont pas forcément fermés, qu'il y a des mouvements de panique, il suffit que ça se renverse et ça s'étale partout sur les 11 mètres de long. Avec le temps, la fatigue et les conditions, les gens s'intoxiquent, meurent et se retrouvent là-dedans.

C'est assez bizarre, les gilets de sauvetage ont des lumières qui clignotent. Comme il faisait nuit, tu voyais ce canot arriver avec ses lumières clignotantes… tu vois les gilets de sauvetage, les faces des gens… qui brillent par intervalle. Le lendemain, on a vidé et pompé pour retirer essence et eau salée. Il y avait dix-sept corps dedans. Il faut s'imaginer que toute la peau supérieure fout le camp, les gens sont blancs, sauf leurs visages. Tu te prends à te réconforter en voyant des petits oiseaux qui se reposent sur ton navire, tu te raccroches à ce que tu peux pour te remonter le moral. Et puis, à un moment donné, tu les vois picorer les cadavres… Ouais, y’a des trucs bizarres...

 

« Le sauvetage est un geste politique, un geste concret qui a une valeur politique »

 

En effet…

Tout ce qu’on a évoqué, j'ai l'impression que ça a un côté un peu sensationnel. Alors que la plupart du temps, c'est pas sensationnel.

Ça fait réfléchir, oui. Dire ou pas ces choses très dures, mais qui ne sont qu’un aspect d’un truc plus global…

On parle d'une situation d'urgence alors que ça fait plus d'un an que ça dure, donc dans quelle mesure c’est une situation d'urgence ? C'est facile de mettre ça sur le dos de l'urgence, alors qu'en fait ce sont des phénomènes systémiques, des gens des pays du Sud qui cherchent à rejoindre les pays du Nord... Pour moi ça ressemble... enfin l'image que j'en ai, c'est la traite négrière du XXIe siècle. Des bateaux surchargés, les plus faibles n'ont pas vraiment leur chance, cette espèce de truc darwinien, mais pas toujours parce que des fois faible ou pas faible, tu meurs. Les passeurs libyens entassent des gens sur des bateaux pour les envoyer en Europe, et après arrivés en Europe y'en a une bonne partie qui se retrouvent sans-papiers, qui deviennent main d'œuvre exploitable à merci. Et ces gens, en tout cas en Libye, ils viennent beaucoup des anciennes colonies.

Après, y’a une urgence qui est aussi bête que de sauver des vies. Ça, c'est ultra-important, faut se rattacher à des choses concrètes comme ça. Mais, pour moi, cela prend un sens politique dans ce contexte-là. Le sauvetage est un geste politique, un geste concret qui a une valeur politique. C'est comme ça que je le vois, mais pour pleins de gens, c'est pas le cas. Pour moi, ce sont des gens qui essayent de passer et qu'on empêche de passer quelque part. Les organisations ont beau dire : « Non, on est là juste pour les sortir de l'eau. » En fait non, car derrière ce geste concret, c'est aider quelqu'un à passer et à survivre aussi.

C'était un truc qui m'intéresse. Dans les trucs politiques dont je me rapproche, ça passe souvent par de la contestation et des rapports conflictuels, ce qui ne me gêne pas du tout en soi. Mais j'aime bien cette idée d'avoir des idées politiques fortes et de passer par des gestes qui ne sont pas toujours conflictuels, des gestes d’entraide, je sais pas comment dire. Cela dit, le sauvetage, ça peut aussi être conflictuel… Avec les Libyens d’une part et avec l’Europe qui tente d’imperméabiliser ses frontières, les militaires européens ne seront peut-être pas toujours aussi « coopérants »…

Y a des trucs qui ont changé dans l'analyse que tu avais ?

À la base, je pensais pas à la traite négrière. Quand tu vois juste pleins de bateaux remplis de Noirs, qui prennent la direction de l'Europe, c'est pas la même chose, mais ça renvoie à des trucs… Tu vois toujours ces reproductions de dessins où tu vois les Noirs dans les cales, ça m'a vachement renvoyé à ça. Ça rappelle la traite négrière. Et en Libye, y’a un vrai trafic d'êtres humains, qui est organisé, géré à assez grande échelle. Les gens sont mis dans des centres de rétention plusieurs mois. Pendant ce temps, des Libyens prennent contact avec les familles dans le pays et rançonnent la libération des personnes et leur passage. Là, on peut parler de trafic d'êtres humains.

 

Anne de Chabaneix, « Migrants », 2014

 

Et, rien à voir, mais je crois que ça m’a fait avancer sur la manière dont je perçois les luttes dans lesquelles je m’engage. Souvent, on a tendance à passer sous silence la part de plaisir et de passion qu’il y a à se bouger sur des trucs qui ont du sens pour nous. Il y a des discours militants où on te rabâche que c’est l’idée pour laquelle tu t’engages qui devrait te motiver. Façon « don de soi » et pureté politique. Mais je pense que les actes apportent beaucoup physiquement et psychologiquement, on gagnera à l’assumer. Moi, la mer et le bateau me passionnent, mon corps se sent profondément bien quand je suis en mer, j’y trouve une forme de plénitude. Faire du sauvetage, c’est allier quelque chose qui me rend, juste, « bien » et faire un truc qui a un sens que je considère concret. Je peux pas te dire que je fais ça « juste pour sauver des gens », j’allie une passion avec un engagement. Et je crois que c’est un bon moyen de ne pas s’essouffler dans les luttes si quelque part tu y fais des choses qui te plaisent et ça, ça nous rend plus fort. On l’oublie souvent, « sur terre ». Mais bon, on est d’accord, y a toujours des trucs chiants et qu’il faut faire…

 

« Cette nuit-là, j'ai pleuré de rage, quand je cherchais des corps dans le noir »

 

C’est beau ce que tu nous dis… Et qu’est-ce que tu penses de ceux qui critiquent fortement l’humanitaire ?

L'humanitaire, ça veut dire quoi ? Oui, y’a des trucs humanitaires ultra pouraves. Je pense aussi qu’on peut distinguer « l’humanitaire de développement » de « l’humanitaire d’urgence », le premier pue le néo-colonialisme et le capitalisme de bonnes intentions, le second n’est clairement pas parfait mais n’a pas grand-chose à voir avec le premier. Mais j'ai tendance à croire qu'il y a des formes humanitaires qui ont une essence politique radicale. Dans l'organisation avec laquelle j’ai bossé, ce sont tous des volontaires, pas mal qui viennent de milieux radicaux en Allemagne. Sans idéaliser, je peux dire qu’ils sont assez vigilants politiquement, sur les questions de féminisme par exemple. C’est jamais parfait, mais c’est présent. On se retrouve avec des gens qui n’ont pas forcément des profils de travailleurs humanitaires, et qui sont là par engagement politique, entre autres.

Et entre volontaires, quelles relations se dessinent ?

C'est un truc de ouf ! Quand ça va, quand c'est calme, c'est là qu'il y a le plus de frictions, mais quand les choses commencent à devenir horribles, urgentes, il y a des liens très forts qui se créent. Sur les bateaux, tu es sur des schémas d'organisation verticale, c'est le capitaine qui a le dernier mot sur les décisions. Ça reste une organisation et c'est comme ça. Mais quand ça part en live, qu'on est au bout du rouleau, la hiérarchie s'efface complètement. Pour faire front, on s'organise de manière spontanée.

Quand tu reviens à terre, à Lille, t'as pas encore plus la rage ?

J'sais pas. Des trucs comme ça… Cette nuit-là que je vous ai racontée au large de la Libye, j'ai pleuré de rage, quand je cherchais des corps dans le noir. Mais quand tu fais du sauvetage en mer, ce qui est fort c'est que tu es dans le contrôle. Tu te positionnes comme quelqu'un qui va aider une autre personne, c'est pas toi qui es dans une situation de merde. Quand cette situation se retourne en un claquement de doigt, quand t'es totalement impuissant, avec des gens armés qui font n'importe quoi, face à des gens qui sont en train de se noyer, ça fait sacrément chier. Mais c’est pas ce qui domine.

Mais en revenant ici ? J'sais pas… Je suis content d'être là, j'ai pas l'intention d'endosser la misère du monde, je sais pourquoi je fais les choses. C'est pas tous les jours facile à digérer. Bizarrement, je me sens plutôt bien, ça me fait du bien d'être à terre, de profiter des choses. •

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