Liège : reportage fleuve dans un bateau ivre

« Liège la frondeuse ». Je ne sais plus très bien où Esteban avait eu vent de cette expression. Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour me convaincre de l'accompagner à l'assaut de la « cité ardente ». C'était au mois de juin 2014, en pleine coupe du monde de foot, qu'on décida d'enfourcher nos vélos et d'attraper le canal de la Meuse comme on agrippe le guidon d'un jet-ski pour tracer le sillon. Soixante-dix bornes plus tard, nos mollets fatigués atterrissaient place de l'Yser, dans le quartier d'Outremeuse, au cœur de la vallée infernale.


 


• Je ne sais pas si c'est d'être né à la lisière de la Belgique, mais ce pays m'a toujours attiré. Comme un aimant. Si certains entendent l'appel de la forêt, pour ma part, c'était plutôt l'appel de la frontière. La passer, la repasser. Croiser les douaniers dans ma haute minorité et prier qu'ils ne vous contrôlent pas quand vous reveniez de « là-haut ». Au-delà des accents, des francs belges qu'il fallait convertir de tête pour pas se faire arnaquer, au-delà des friteries totems et des sauces biki, le royaume était pour moi un passage. On ne s'arrêtait pas en Belgique, on y passait. On traversait la frontière, la douane ; on y déchirait les autoroutes éclairées à pas d'heure, et puis on revenait tout bouilli derrière la ligne, « chez nous ». La Belgique suinte la route. Jamais je n'ai vu autant de voies d'eau, de passages, de chemins de fer réunis dans un si petit espace. Pas de coïncidence. Ce pays porte ses routes comme autant de cicatrices de son passé.

La route justement, comme celle empruntée par des centaines de Liégeois en 1830 pour venir prêter main forte aux Bruxellois qui chassaient l'oppresseur hollandais. C'était ce micro-événement qui avait attiré l'attention d'Esteban : pour mon ami, c'était sûr, si on voulait trouver la fronde, il fallait se rendre à Liège. Car toutes les routes semblaient passer par Liège. Celle de la révolution fondatrice, comme celle, quelques siècles plus tôt, d'un Charles le Téméraire en pleine décompensation guerrière. Celle de Napoléon, comme celle des Allemands de 14 quand il fallait aller botter le cul des Français. Une route sinueuse qu'est l'histoire de ce drôle de coin, où l'eau est partout, abondante, jaillissant du ciel comme de ses longues vallées. Moins de deux cents ans d'existence, à n'en plus finir de toussoter son histoire et son identité. La Belgique, grande puissance économique mondiale en 1850, résume à mes yeux l'idylle entre idéologie démocratique et capitalisme industriel, avec un soupçon de royalisme. Pas de hasard dans la multiplication des routes : voici un espace qui fût stratégique pour les premiers aventuriers capitalistes ; et ce dès l'époque de la Renaissance et des Grandes découvertes, quand Anvers drainait tout ce qui faisait la richesse du monde. Cet espace était comme une terre labourée depuis des siècles et des siècles par les marchands et les bourgeois de tous poils. Sauf qu'un jour, on ne saurait dire lequel exactement, cette histoire d'amour se termina. La faute au pétrole, la faute au « progrès », la faute aux guerres mondiales, la faute aux temps modernes, la faute à Mittal, qui laissèrent derrière eux des cimetières d'industries, la mémoire ouvrière en bandoulière.

 

***

C'était à ce « spectacle » que nous voulions assister. À notre manière, nous voulions, Esteban et moi-même, être les témoins décadents d'un pays décadent, entre crises identitaires et crises politiques, entre crises économiques et un penchant certain pour la fête. Quoi de mieux, dès lors, que la vallée de la Meuse ? Très vite, l’identité de cette contrée s’affichait : ici et là, des drapeaux belges surtout, italiens voire brésiliens ou croates décoraient de nombreuses fenêtres et nous rappelaient que nous étions en juin 2014 sur une terre d'immigration ouvrière... et de ballon.

En longeant le canal de la Meuse, nous nous allongions avec un paysage où l'humanité avait complètement gagné. Des usines de caillasses s’étreignaient aux ruines industrielles, toutes collées au lit du canal. Des écluses en veux-tu en voilà et tous les quinze kilomètres, des petites villes venaient rythmer notre dédale halluciné : Huy, Andenne, Engis... Le chemin de halage que nous empruntions, transformé en une piste cyclable nommée Ravel, prévoyait l'arrêt des chevaux de trait toutes les quinze bornes, soit la distance moyenne d'une journée de transport. Encore une fois le commerce et l'industrie avaient guidé l'installation humaine. Nous venions de traverser des bleds qui n'étaient en fait composés que d'une route principale, longeant la voie navigable et jouxtant les industries mortes vivantes. Pour une fois, on ne s'en plaignit pas, tant les bistrots étaient autant d'étapes houblonnées pour combler notre soif.

 

Alphonse et Walter

En toute logique, c'est dans un café anonyme d'Engis, à trente minutes à vélo de Liège, que notre enquête prit son envol, pour ne plus atterrir. Il était cinq heures de l'après-midi et nous nous retrouvions entre une bande de vieilles et une bande de vieux qui avaient pour seul point commun de picoler tranquillement en pente douce. On commanda un Orval et on alla s’asseoir avec les vieux, l'enregistreur collé à la poche. Le moment était idoine : en ce jeudi 24 juin 2014 c'était jour de match.

«  Vous allez regarder le match ce soir ?

- Oui, bien sûr, en plus il y a un écran géant !

- Vous en pensez quoi de cette équipe ?

- Cette équipe elle nous ressemble ! Elle est à l'image de la société belge... Un peu comme chez vous en 1998 avec l'équipe Black-Blanc-Beur! »

En voilà une référence ! L'équipe de France 98... Le beau cliché d'une mixité joyeuse. Concernant les « Diables rouges », je me disais, en fin limier du ballon rond, que cette équipe de foot belge, avec ses fils d'immigrés congolais, martiniquais, marocains, avec ses flamands et ses wallons; que cette équipe était sûrement le reflet de quelque chose... mais de quoi ? De l'empire colonial belge ? Du passé industriel de la vallée, aimant migratoire du siècle industriel ?

Alphonse et Walter, cheveux et moustaches grises, nous permettaient de sonder l'identité belge à travers ce folklore marketing autour de leur équipe nationale. Alphonse, maillot rouge sur les épaules, floqué du numéro « 12 Jupiler », en était certain au moment d'aborder la question de l'unité belge : « Si ils gagnent, franchement, ça peut aider à ce que ça aille mieux ! »

Aller mieux ? La référence à ce mal-être se trouvait dans la montée inexorable, depuis 20 ans, d'une branche nationaliste flamande aux relents racistes et séparatistes. Quelques semaines plus tôt, les élections fédérales et européennes étaient venues confirmer ce constat. Les noms changeaient, mais l'extrême droite flamande prospérait encore, un jour Vlaams Belang, plutôt proche du FN, un autre (aujourd'hui) N-VA, pour Nouvelle Alliance Flamande, plutôt nationaliste.

Aller mieux grâce aux « Diables rouges » ? Walter en était persuadé :

« Ça va diminuer la puissance de la N-VA. C'est comme vous le Front national, ce sont des extrémistes, des fascistes. Allez voir en Flandres, dans les administrations, ils ne peuvent même pas nous répondre en français ! Il y a quand même 30/35% des gens, chez eux, qui ont voté pour eux. Leur premier amendement, c'est le séparatisme. Comment s'entendre avec ces gens ?

D'abord la NV-A on s'en fout ! renchérissait Alphonse.

On les encule ! On peut pas s'arranger avec des gens ainsi ! On en a toujours eu des comme ça, on a eu Degrelle ou le Belang par exemple, mais tôt ou tard, si on les laisse dans l'opposition, les gens se rendront compte que ça sert à rien de voter pour eux ! »

Les réponses qu'on reçut ici, en terre wallonne, furent globalement du même tonneau, beaucoup croyant fortement dans l'unité du pays. Seuls quelques égarés qui avaient pour eux cette lucidité isolante se montraient assez pessimistes pour l'avenir. Une chose plus symptomatique était cette propension à signifier qu'il y avait « eux » et « nous », les Flamands et les Wallons, comme des cousins honnis, comme si justement il y avait une sorte de frontière invisible mais réelle entre les deux parties de ce même coin d'Europe. Nous continuâmes notre chemin, chrono en tête : hors de question de manquer le coup d'envoi du match.

 

Doudou

La peau rougie sous le soleil couchant, nous arrivâmes à Liège vers 19h30. Atterrissage à Outremeuse, le quartier sur la rive droite de la Meuse, une île à deux pas du centre-ville, ou plutôt à un pont. Nous nous postâmes d’emblée dans un café de la place de l'Yser pour déguster deux Chimay bleues bien méritées. Quatre euros la bière : nous avions la mine déconfite. À peine le temps de rencontrer nos hôtes qui s'échauffaient depuis un moment en terrasse qu'un cortège musical vint interrompre toute discussion. C’était une procession. Sans lubrifiant, nous débarquions dans le folklore liégeois. Un vieil homme se dirigea vers nous dans le but évident de nous racketter pour son bazar folklorique : « Quoi ? Tu connais pas Saint-Pholien ? Saint-Pholien, c'est la République libre d'Outremeuse ! » « République », « Libre ». Voilà qui semblait foutrement intéressant, et on ne se gêna pas pour inviter Doudou - c'est comme cela qu'il se présenta - à discuter.

Affublé d'un foulard rouge, d'une sorte de casquette de mineur, d'un collier avec une petite tasse au bout et d'une écharpe bleue ciel représentant une croix , Doudou commença par nous expliquer qu'on ne disait pas « Liège » mais « Liéchje », nous baratina sur les bières locales et la Saint-Feuillien, constata avec l'amertume de son âge la disparition des groupes folkloriques d'Outremeuse (« Les deux sœurs », « Les Botresses »), « parce que le folklore n'a plus intéressé les gens. » Doudou, lui, était en pleine préparation de l'enterrement de Mathî l'Ohè, sorte de procession burlesque à la mi-août qui voyait ces personnes déguisées balader un os et écluser du peket toute la soirée pour le ramener... et l'enterrer devant la statue de Tchantchès. Jusqu'à l'année suivante.


Un peu déçu du sens donné à la République libre, on enchaîna sur Liège, la France... Il n'était pas peu fier, le Doudou, de nous dire : « Vous, vous avez peut-être pris la Bastille en 1789, mais nous, on a pris Saint-Lambert ! » qui était une énorme cathédrale (13 mètres plus haut que Notre Dame) qui avait fini son parcours en comblant les rives de la Meuse. Beau projet durable, mais cette histoire de fronde, en savait-il plus ?

« Parce que Lièchje est comme ça, nous avons un caractère spécial. Si votre tête me convient pas, je vais vous le faire sentir, par contre, si je sens qui y a quelque chose à parler avec vous, ça va être le Liéchjois pur. C'est ça un Liéchjois, c'est une tête de bois. »

La petite heure passée en sa compagnie confirmait la sentence de Rogez Neuzy, un bouquiniste liégeois du siècle dernier, qui publiait une feuille de chou (à 80 000 exemplaires !) titrée L'appel d'Outremeuse : « Le folklore, c'est toute la vie des gens ! »1 Doudou nous avait plongé dans ce qui fait le sel identitaire de la cité meusienne, particulièrement Outremeuse, ses fêtes, ses coutumes, la bière.

Évoquer cette « République libre » ne pouvait se faire sans un crochet par son « chef », appelé le mayeur : Jean-Denys Boussart. Un personnage incontournable, en poste depuis 1961 ! Les rares lignes intéressantes, hormis ses écrits, que j’avais lues sur lui le décrivaient comme quelqu'un qui « refuse la caporalisation des coutumes, méprise l'argent et demeure ouvertement anarchiste, si l'anarchie, la vraie, signifie le dédain de l'arrivisme, du conformisme, des passe-droits et l'amour inconditionnel du bon sens qui devrait amener à plus de justice et d'égalité fraternelle. »1 Pas mal ! Malheureusement, jamais au cours de mon court séjour je ne serai arrivé à mettre la main sur celui que le tout-venant appelait simplement « Jean-Denys ». Tout juste retins-je cette anecdote de celui qui avait défini la République Libre comme « un quartier qui ne veut pas sombrer dans l'anonymat d'une grande ville ». Au milieu des années 70, il milita fortement avec un slogan : « Désarmons le béton », s'opposant ainsi aux promoteurs du Centre culturel d'Outremeuse, un bunker « en plein centre de la place de l'Yser jadis consacrée aux joueurs de boules, aux forains et aux gosses. »1 C’est en face de ce bunker que nous avions justement rencontré Doudou, ne nous doutant pas encore que nous y trouverions l’essentiel de notre mission : Liège la frondeuse.

 

Jan V.

Mais pour l’heure, les klaxons et les supporters belges rappelaient nos esprits à l’ordre. Une fourmilière jaune et rouge grouilla peu à peu autour de nous. Le marketing avait réussi à déguiser les Belges de façon incroyable : du chapeau aux lacets, tout rappelait ce moment « historique » : «  Tu sais l'ami, ça fait longtemps qu'on n'a pas participé à une coupe du monde, alors on est tous heureux et on a envie d'en profiter ! » me lançait un gars attablé à côté de nous.

Le match Belgique-Corée du Sud commença dans cette ambiance euphorique. « Tous heureux » alors ? Pas vraiment. Les choses étant bien faites, le fameux bunker trônait dans notre ligne de mire, juste derrière les écrans. Squatté et décoré de peintures géantes dont l'une s'attaquait à la « Coupe du monde de la honte ». Quelle ironie ! Les supporters avaient les yeux rivés sur les deux écrans et s'ils prolongeaient le regard de quelques dizaines de mètres, ils pouvaient tomber sur cette peinture murale.

 

Je remettais cette analyse au lendemain car toute notre attention passait dans l'observation méticuleuse du supporter belge. Pas de scoop ici : le supporter belge est comme son voisin allemand ou français; il braille quand ça va mal, il beugle quand ça va bien, il attend quand rien ne se passe. Ce fut long, très long. Deux heures de mort sociale où les gens, yeux rivés aux écrans, n'échangeaient plus. Il fallut attendre la 77ème minute pour que Jan Vertonghen libéra tout le monde en expédiant le ballon au fond des filets coréens. Outremeuse fut alors envahie par les voitures et les gens bienheureux de la qualification des leurs. Spectacle classique jusqu'au moment où des dizaines et des dizaines de bagnoles décorées du drapeau algérien ne vinrent se mêler à la fête. L'équipe d'Algérie, qui jouait en même temps, s'était elle-aussi qualifiée ! Pendant deux bonnes heures, ce fut un bordel innommable... mais joyeux. À chaque carrefour, à chaque coin de rue, des gens chantaient, des youyous partaient et des bières s'amassaient. Je n'en revenais pas tant la scène me paraissait impossible en France. J'allais discuter avec les supporters algériens. Un homme d'une quarantaine d'années m'étreignit : « C'est génial ! C'est la fête ! Regarde, tous les gens sont heureux, il y a une bonne ambiance, y a pas de problèmes ! » Et il avait raison le bougre ! Pourtant, c’était impressionnant; plus ça avançait, plus les rodéos devenaient spectaculaires. Les gens se lâchaient, les bagnoles dérapaient et enchaînaient les demi-tours au frein à main sur le carrefour.

Pendant ces deux heures, je n'avais pas vu un flic. Les gens reprenaient cette part de liberté qu'ils ne goûtaient que trop peu. Un écho de l'esprit frondeur ? Hélas ! Cette fronde était encore une fois plus folklorique que politique, plus grégaire que sociale. A une heure du matin, tout était fini. Comme si les autorités avaient laissé faire ce déchainement. Comme si l'absence de lois et de cadres avait été actée pour une durée déterminée.

Vers deux heures de la mat', il était temps pour nous de trouver autre chose, d'arrêter de contempler une société qui se vautrait dans la gloriole nationale ! Comme tout le monde montait en degré, il ne fut pas difficile de chercher une occupation : où trouver un bon dance floor ? Les réponses, quoique débraillées, furent unanimes : il fallait se rendre « Aux Olivettes ».

 

Mickaël

« Les Olivettes » était un de ces cafés mythiques de Liège. Sur la rive gauche, de l'autre côté du pont des arches, dans une sorte de vieux Liège à rues étroites, trônait ledit café où la jeunesse noctambule allait finir de cramer son énergie et sa voix. L'énergie pour danser, la voix pour chanter. En effet, les Olivettes avaient ceci de remarquable qu'il était un café chantant, où, selon la légende, de nombreux artistes étaient venus poussés la chansonnette à côté du piano de Miss Mary. Quand nous arrivâmes chauds comme jamais pour mettre la piste en feu, l’esprit était là, le café blindé. Le reste ne fût qu'une longue litanie de bières et de bières. Notons au passage que la Jupiler se boit comme du petit lait et qu'elle vous oblige, tel Sisyphe le frondeur, à un éternel aller-retour aux toilettes. Avant d’aller nous étendre épuisés par le voyage, j’avais obtenu un rendez-vous avec Mickaël, le patron du bar.

Le lendemain matin, nous avons écumé Outremeuse et sa brocante du vendredi. Par chance, j'étais tombé sur le livre d'un journaliste qui contait le Liège populaire. « Les Olivettes » y figuraient en bonne place. Jo et Muriel, initiateurs de ce café-concert, y témoignaient.

« Nous avons repris le café en 1966. Il s'appelait alors le petit bouquet, c'était un des derniers caf-conc' comme il y en avait tant dans les environs il y a une trentaine d'années. […] Nous avons voulu renouer avec les vieux chanteurs que nous connaissions [...]. Nous sommes allés les voir et nous avons formé un petit noyau d'amis et de connaissances. Nous avons commencé à chanter ainsi. »1

Aux Olivettes sont passés des noms qui résonnent encore dans quelques têtes : Frédéric François, Henri Genès, Mouloudji, Cogoi... mais s'ils ont tous laissé une épitaphe dans le livre d'or, tous devaient attendre leur tour pour chanter, c'était la règle ! « Le samedi est un incroyable mélange de toutes les classes sociales. »

La découverte de ce livre sonnait comme un signe du destin. Je laissais Esteban cuver ses excès et me rendis fissa à la rencontre de Mickaël, digne héritier de Jo et Muriel.

Le patron de « café chantant, c'est comme ça qu'on dit ici », m'attendait tranquillement, les yeux à peine cernés. J'étais en face de lui, petit-fils proclamé de Jo et Muriel « qui nous considéraient comme leurs petits-enfants... On dormait souvent chez eux... » Il y a treize ans de cela, il a repris ce café, une espèce de « machine à remonter le temps dans les années 60 ». Ce dont il se souvenait minot, c'est que ça avait été « the bordel » après une émission de télé qui avait fait la gloire des Olivettes. Il se remémorait également « des gueules. »

« Dans le temps on avait des gueules, rien qu'à sa gueule on savait que quelqu'un était Liégeois. Il y avait Prospère en fauteuil, qui faisait la quête... Imaginez Jo, un barbu énorme habillé en tyrolienne ! »

Un gars de la nuit, ce Mickaël. Une grande gueule de Liégeois qui m'a obligé à censurer quelques-uns de ses propos injurieux. Pour lui, c’est le pouvoir municipal qui était en ligne de mire.

« Leurs idées, pour moi, tueront Liège. La politique culturelle de la ville, c'est la fermeture d'établissements HORICA (café, café concert, bar...). Je suis un des derniers dans ma lignée. C'est pas possible d'être taxé [par la commune] comme on est taxé. Si vous faîtes un peu de bruit à deux heures du matin, on vous envoie les flics qui vous menacent de fermeture. Moi-même, depuis que les « jeunes » sont arrivés, j'ai eu 12 procès sur les trois dernières années. Mais nom de Dieu ! Liège a toujours vécu la nuit. Qu'est-ce que serait Liège sans les bars ? Qu'est-ce qu'il nous resterait ? »

Mickaël avait été le témoin des fermetures successives d'établissements gardiens d'un certain esprit. Il nous décrivait pêle-mêle « Le cygne », « Le Joker » ou encore « Le seigneur d'Amay » comme autant de soldats perdus sur la route des années nonante, sacrifiés sur l'autel des nuits calmes et d'une ville livrée au tourisme.

« Liège se vend très mal. Prend le « carré » [pour les Lillois, une espèce de rue Masséna]. Et bien y a pas un Liégeois dans le carré, à part les gamins de 16 ans et des touristes. C'est pas Liège ça ! Demeyer dit que Liège est une ville touristique depuis qu'il a vidé la rue Cathédrale des prostituées. Mais non Liège est une ville noctambule. »

Noctambules, grandes gueules, accueillants, renfermés, Liège et les Liégeois m'apparaissaient comme une boule à facette de sentiments.

« Un vrai Liégeois est un vrai râleur, un vrai râleur conservateur. Liège est multiculturelle. Il y a deux types de Liégeois : celui pour qui dit tu peux venir de n'importe quel pays du moment que t'es là, que tu y vis t'es un Liégeois, et l'autre qui insiste sur le fait d'être wallon pur souche... J'appelle ça du racisme et ça me dégoûte. Mais bon, il faut le dire ça, l'esprit liégeois, c'est l'esprit de fête avant tout.  »

Cela, je l'avais bien compris. Ma gorge sèche et le léger cognement dans ma tête se chargeaient de me rappeler l'état déplorable dans lequel j'avais fini la veille. Le folklore, la fête, l'alcool, le chant ou la danse... c'était donc ça, l'esprit frondeur de Liège ? Je ne pouvais m'y résoudre. Je retrouvai Esteban et nous décidâmes d'en finir avec ces traditions et ces coutumes à la con. Il nous fallait de l'enragé, de la colère, du cri : après avoir avalé un boulet sauce lapin, notre reportage devait prendre une autre dimension. Voilà pourquoi nous nous rendîmes dans cette espèce de pustule de béton qui occupait la place de l'Yser et qu'occupaient des gens qui, eux, allaient nous dire où trouver Liège la Frondeuse.

 

Rosa et Sara

 

TALP, c'est le nom du squat devant lequel nous nous trouvions en ce début d'après-midi. TALP pour « Théâtre à la place ». Un théâtre chassant l'autre, le monstre de béton abritait jusque là le « Théâtre de la place », comme me l'apprendrait plus tard Rosa, rencontrée sur des chemins de traverse.

« À l'origine, le théâtre du gymnase a disparu et ils avaient créé ce monstre qui devait rester quatre ans et qui est resté 26 ans...L'année dernière ils ont inauguré le théâtre du centre puis il y a des jeunes du conservatoire mais pas seulement qui l'ont occupé, avec des projets où les gens s'identifiaient au lieu... Ce théâtre a revécu au moment où naissait l'autre, avec des recherches créatives et une remise en question des projets urbanistiques de la ville, dans le sens où il y a des lieux vides, nous on en a besoin. »

En effet, il y a un an, le 5 septembre 2013, quelques personnes profitaient d'une manif' pour entrer et occuper le théâtre abandonné. Abandonnés, c'était un peu notre état quand nous rentrâmes dans le hall du bâtiment. Trois quatre étrangers zonaient ici ou là, quelques habitués nous accueillirent l'air plutôt triste.

« C'est pas de chance pour vous ! On vient de recevoir la date d'expulsion ! »

Le temps de recharger les batteries de nos enregistreurs, Nicolas nous fit la visite du lieu. Une scène « nationale », des couloirs en veux-tu en voilà, des escaliers de partout, des tags, des peintures, des loges transformées en chambres, des gens qui bossaient et d'autres qui siestaient... L'ambiance était plutôt à la cool dans ce dédale où nos yeux se perdaient.

Très vite, quelques personnes arrivèrent, l'avis d'expulsion provoquait un besoin urgent de parler. Nous étions comme deux spectateurs, et sans trahir ce qui fut dit, nous sentîmes rapidement que le collectif était divisé entre ceux qui voulaient discuter avec la mairie et ceux qui souhaitaient défendre une position plus radicale. La première solution avait été adoptée par l'assemblée mais avait visiblement laissé quelques amertumes. Un barbu aux cheveux raides se chargeait de positiver.

«Il n'y a plus eu autant de squats à Liège depuis les années 1980. »

Il parlait de lieux de vie, de lieux « conscients », comme le résumait un jeune dreadeux un peu fougueux.

« Outremeuse est un quartier populaire et immigré, avec un peu de gentrification. Le Théâtre de la place servait une programmation culturelle, européenne et très bourgeoise, pour un public très bourgeois. Avec le TALP, l'idée était d'ouvrir le lieu culturel, de permettre à des gens de pratiquer sans qu'il y aie cette barrière du lieu institutionnel et culturel. »

Vu l'immensité des lieux, le temps de réflexion laissa la place à des considérations d'ordre plus matérielles. Qui avait quoi ici ? Que fallait-il récupérer en urgence ? La date d'expulsion était pour la semaine suivante. Autant dire demain. Il fallait envisager comment partir. Désertion ? Résistance ? Le jeune dreadeux était clair : « On a fait une belle ouverture, on fait une belle fermeture : en manif ! »

À ce moment précis, j'étais comme un gars bourré arrivé au moment où la boîte de nuit fermait. Je ne savais plus quoi faire, ni où aller. La fronde liégeoise, tantôt palpable, tantôt déguisée en jeux du cirque, se jouait de moi. Il était à peine trois heures de l'après-midi. Je décidai alors d'aller à la rencontre du tout-venant, espérant trouver l’énergie rebelle du TALP … et de Liège.

C'est comme cela que je rencontrai Rosa, une liégeoise qui avait un peu pratiqué le lieu. Enfin une personne qui pourrait me parler de l'esprit frondeur sans prononcer le mot folklore ou bières.

« C'est la réputation que la ville a. En Belgique, les gens s'identifient fort à leur ville. C'est la troisième ville et par rapport aux autres villes wallonnes, c'est à la fois une ville ouvrière et bourgeoise. Liège était la tête de proue de la principauté, puis aussi les libertés, une sorte de ville franche avec l'identification au Perron. »

Le Perron, c'était cette espèce de phallus qui trônait entre le « carré » et l'hôtel de ville. Symbole des libertés liégeoises (Libertas Gentaes) car il avait été délocalisé dix années à Bruges en punition de la révolte des Liégeois contre Charles le Téméraire. L’histoire de Liège revenait sur le tapis mais aujourd’hui, où était la révolte ?

« Récemment ils ont voulu en faire une capitale européenne de la culture et une grande partie de la population poussait à ça tandis qu'une autre partie s'y opposait, dont je fais partie, car c'est l'avancée du capital dans la ville, dans le sens où, bon c'est des gros mots, mais les sous ne viennent pas de n'importe qui et n'iront pas n'importe où... J'avais lu La fête est finie et ça me faisait beaucoup penser à ça. »

Rosa, sans participer à l'activité du lieu, avait passé quelques moments au TALP. L'occasion de retracer un bout d'une histoire expérimentale et éphémère.

« Tous les spectacles étaient gratuits ou à participation libre. Ils voulaient que ça ne soit pas uniquement la fête mais aussi un lieu où les gens puissent être actifs ; il y avait des moments de discussion, une proposition à intervenir, un respect du public car quand on est habitué à consommer purement et passivement, ça pouvait choquer. Ils ont fait des spectacles et des ateliers. Je me souviens notamment d'une mise en scène de la Commune de Paris, avec l'utilisation de tout le lieu comme un décor mais recréant des ambiances avec des bougies, ils racontaient l'histoire de la Commune tout en parlant de ce que eux ils vivaient, c'était extra, avec des liens entre répression de la Commune et leur propre répression. »

La frondeuse se dévoilait enfin à moi. J'en avais presque des vertiges, oubliant l'état de délabrement avancé auquel j'essayais de tenir front. Mes sueurs renforçaient ma détermination et je continuais de sonder. Sara acceptait de tailler le bout de gras avec moi.

« Le TALP est un lieu de belle expérimentation. Un lieu où les gens se rencontrent, où y a la possibilité de trouver sa place et son espace, de voir des sans-papiers, des SDF, des étudiants, des ingénieurs, des éducateurs spécialisés, c'est beau c'est rare ! Ce brassage amène d'autres difficultés, d'écoute et d'attention entre toutes les personnes. Mais c'est par cet outil-là qu'on arrivera à être ensemble. Beaucoup débarquent sans connaître le milieu du squat, mais ils ouvrent les yeux et j'espère que les gens garderont l'esprit ce qu'il s'est passé ici. Rien ne se perd, tout se transforme. »

Son calme me désarçonnait. Ça me contrarie d’écrire qu'elle dégageait de la douceur, mais après les prises de position un peu virilistes et un chouilla « moi je pense que... » de la petite réunion précédente, la jeune femme posait les choses. Une douceur radicale.

« Le squat c'est un groupe social. Et les groupes sociaux se ferment, pour se protéger. […] C'est vital de le faire, le faire bien et consciencieusement. Ne pas dire « les pauvres on va les sauver » mais plutôt apporter de la chaleur humaine. Par contre, les squats doivent s'ouvrir, sinon je vois pas le sens. L'ouverture est une question d'égalité, ici ça s'est fait, pour une douche, un repas, c'est vital. Si on se ferme comme la société nous enferme, on produit le même schéma. »

Elle parla du côté masculin.

« C'est une mini-société, et la nôtre est très masculine. Ici c'est la même chose. Pourtant la féminité a sa place. Elle est nécessaire. Quand je parle de féminité, je parle au sens large, il faut réellement apprendre la douceur, la tendresse et la gentillesse. On a tous nos problèmes et au lieu de les comprendre, on rentre dans une explosion, dans une vision guerrière, masculine. »

C'est pour cela, aussi, qu'elle tenait à la présence des enfants.

« L'enfant c'est primordial. En tant qu'adulte on oublie l'enfant. Un lieu où l'enfant n'a pas sa place n'a pas d'avenir. Si on fait ce genre de lieu c'est pour qu'il y aie une continuité, une certaine éducation aux choses. »

Même si la partie y semblait perdue, le passage au TALP nous avait requinqué. A 16 heures, je retrouvai Esteban. Il nous fallait de la pils pour faire le point. À force de fouiller, la frondeuse se dévoilait peu à peu à nous. Il nous restait encore, pour être sûrs, à traîner nos guêtres dans un autre squat qu'on avait découvert sur une affiche, le Passe-partout. Bonne pioche, en ce vendredi, c'était jour de cantine populaire. En attendant, Esteban avait quelque chose à me montrer.

 

Éric et Manu D.

Ce que voulait me montrer Esteban, c'était « l'Everest de Bueren », à savoir des escaliers géants qui montent les coteaux de la ville. Il voulait me les montrer mais aussi que nous les montons. Et quand Esteban a une idée en tête...

« Tu vois, mon frère. C'est Buren qui a fait ça, tu connais ce gars, les colonnes à Paris tout ça tout ça ? »

Il pissait dans un violon, et je lui avouais à moitié mon ignorance. Ignorance sans importance à l’instant de gravir ces 344 marches infernales. Esteban se vautrait un peu dans son élan culturel : après vérification, le Buren de Paris n'ayant rien à voir avec le Bueren de Liège. La « Montagne Bueren » commémorait Vincent de Bueren, un des meneurs de la révolte liégeoise contre l’occupation bourguignonne en 1468. Construit en 1875, il s’agissait en fait d’assurer une descente directe vers la ville pour que les soldats stationnés en haut de la cité ne passent plus par les quartiers populaires.


Une fois arrivés à la cime des escaliers, nous débarquions dans un quartier où la pierre règne. Ancienne carrière, d'où son nom de « Pierreuse », ce coin avait un petit air de village à l'ancienne, avec ses rues étroites, où les baraques cossues côtoient d'autres plus délabrées. L'orage se faisait de plus en plus proche et la pluie redoublait : le repli devenait impérieux. Ces petits riens, pluie, orage, font qu'au moment où nous cherchions un abri nous aperçûmes, à travers la porte ouverte, deux hommes dans une étroite maison. Esteban était chaud bouillant, il tenta sa chance.

« Bonjour ! C'est un café ?

- Ah non, c'est chez moi ! »

L'homme qui nous répondait, Éric, était un peu surpris, mais d'humeur badine : il nous invita à entrer puis nous lui expliquâmes notre reportage en trois quatre mots. La discussion s’engagea en débouchant une « Pierreuse », la bière locale.

« Elle vient d'un artisan brasseur, et l'idée c'est d'en refaire une et d'en faire une ressource financière pour le comité du quartier. »

Notre hôte semblait avoir des idées et les mettre en application. On le relança sur le comité de quartier.

« C'est un peu compliqué car ici il y a un tissu associatif assez dense avec le centre culturel Barricade, un des cœurs du quartier, à côté la Casa Nicaragua3 qui coordonne plutôt ça. Le quartier est en train de changer au niveau sociologique. Y a un petit côté embourgeoisement mais ça reste aussi un quartier alternatif.

- Alternatif ?

- Ici c'est un foyer de résistance avec un tas d'initiatives. Le comité de quartier est en reconstruction car il y a un tas de fortes têtes, à mi-chemin entre la sociologie et le folklore. La rue a connu des tas de mutations. Il y a quelques décennies, c'était plutôt malfamé, très populaire et peu après, avec la proximité du centre-ville, il y a eu un retour de gens qui sont à la recherche du cachet car les difficultés d'accès l'ont épargné. »

Pierreuse devait, selon notre hôte, sa renommée au passage d'un certain Charles Quint, descendu dans cette rue car c'était une des premières rues pavées qui permettaient aux charrettes de descendre. L'histoire liégeoise repointant le bout de son nez, on parla de principauté et des « 900 ans d'indépendance, ça ne s'invente pas ! », de Charlemagne et de cette zone « devenue indépendante avec cette alliance du pouvoir religieux et politique parce qu'on avait un prince-évêque. » Éric était à fond; Liège et sa résistance, au pouvoir bourguignon et Charles le Téméraire. Liège et ses marchands proto-bourgeois. Le début de l'entretien confirmait cette tendance liégeoise à ne voir la fronde que dans son rétroviseur.

Après ces digressions, notre reportage frôlait à nouveau la sortie de route. L'histoire médiévale, le folklore, la guerre 14 ou la révolution belge c'était bien beau, mais Esteban et moi étions venus pour sonder la Liège d’aujourd’hui. La parenthèse du TALP ne pouvait se refermer comme ça. On insista.

« Tout cela fait qu'il y a toujours eu un noyau résistant à Liège, dans tous les événements politiques.

- Oui mais, qu'est-ce qu'il en reste de tout ça ?

- Ce qu'il en reste , c'est qu'on est en train de subir les derniers remous de la fin du développement industriel liégeois, notre ami Mittal est en train de mettre le coup final... »

C'est là que son frère Manu, jusqu'alors plutôt discret, prit la parole. Fils d'ouvrier, le gars avait continué dans la voie familiale, et en réponse à notre question sur la puissance industrielle de la vallée, il avait à dire.

« Il y a encore beaucoup de carrières sur la vallée : chaux, pierre, granulats... Mais aujourd'hui, et depuis les années soixante-dix, on est dans un détricotage de la puissance industrielle... Tous les hauts fourneaux ont fermé. »

Esteban le coupa : « Ça nous a frappé à vélo. On savait qu'on allait croiser pleins d'usines, voire un cimetière d'usines, mais il y en a encore énormément en activité.

- Oui, il y a des reconversions économiques dans la région, y a le froid, le traitement de tôlerie : à Liège on a des grandes forces de recherches spécifiques, dans le traitement galvanisé, on fournissait Renault. Tout ça se meurt parce que les hauts fourneaux ayant fermés, on n'approvisionne plus ces produits à froid, de traitement de l'acier. […] Les hauts fourneaux c'est Arcelor Mittal, tout comme les produits à froid, mais ce sont des filiales appelées à fermer. Où je travaille on était 500 il y a 22 ans et aujourd'hui on produit autant à 100. L'âge d'or, c'était l'après-guerre, avec le plan Marshall. Dès la fin de l'école t'étais attrapé pour bosser. »

Je renchéris sur leur quartier d'origine, des corons aux cités ouvrières plus classiques, des choses qui me parlaient. Éric reprit la parole.

« Nous venons du quartier populaire et ouvrier à Tilleur. Il y avait une école primaire avec une grande minorité de Belges, nous on était deux sur vingt ! Des Marocains, des Espagnols, mais le plus gros groupe c'était les Italiens et les Siciliens, notamment pour les charbonnages et la sidérurgie. Ça a fait un mixage social intéressant : enfants, on savait ce que c'était l'huile d'olive ! Je me rappelle avoir pressé pieds nus le raisin. »

Manu compléta.

« Le quartier est resté, mais ça a changé... Les gens d'origine italienne sont partis, les petites gens de l'époque sont montées sur la colline, dans des maisons plus neuves; et ce sont les Turcs, les Marocains de troisième génération, mais aussi des Serbes, des Croates ou des Africains qui ont pris le relai. »

La vallée de la Meuse, Liège, Namur, Charleroi, ce n'était finalement pas si différent que chez nous, dans le Nord : des habitats ouvriers, des arrivages d'immigrés comme marchandises, une éducation dont le but était l'usine. On sentait bien que la frontière n'a jamais existé pour le capitalisme. Avec autant de paternalisme ?

« Oui ! La maison familiale par exemple a été construite par Cockerill. Il y a eu un système centralisé et paternalisé avec un circuit fermé salaire-loyer, où on faisait ses courses dans la coopérative de l'entreprise. »

Ambiance Germinal. Le mot Cockerill était lâché. Cockerill, c'est ce genre de nom qu'on a déjà entendu, mais qu'on ne remet plus bien. Cockerill, ou l'aventure « grandiose » du capitalisme industriel. Cockerill, colonisant les bords de Meuse et les bords de Sambre. Cockerill et ses houillères, Cockerill et ses minières, ses hauts-fourneaux, ses fonderies, ses aciéries, ses chantiers navals, ses chaudronneries, ses roues et trains montés, ses génies et ses 10 600 ouvriers en 1914. Cockerill et son démantèlement par les Allemands en 14. Pour mieux renaître. Cockerill et sa décadence, à l'image d'un siècle de guerre. Cockerill et ses fusions, ses grèves, comme en 1961. Cockerill et encore ses grèves et encore ses fusions, dont la plus décisive peut-être, en 1981 avec Hainaut Sambre.

L'âge d'or dont Manu nous avait fait écho, c'était les Trente glorieuses. Et c'était le moment de changer de cap pour Éric.

« Elles ont été glorieuses car ils ont reproduit sur nous la merde qu'ils ont laissé derrière eux. Car aujourd'hui, tous les sols sont pollués. Moi je suis plutôt parti écolo, et j'aime autant me dire que tout ce qu'on a connu est derrière nous. »

C'était plus clair comme ça. Ce qui est bien avec les écolos, de tous les pays, c'est qu'ils ont toujours des idées. Comme les bons élèves de la classe, toujours une proposition, un argument, un truc à faire... valoir.

« Pour moi, il y a un enjeu économique majeur : recréer une autonomie de développement. La transition, c'est la réflexion et l'action, d'où la monnaie qu'on a créée, le Valeureux ! On capte de la valeur composée par des dépôts en euros, qu'on va mobiliser pour racheter des terres vivrières et satisfaire une économie locale. »


Après avoir appris que cette monnaie n'en était pas une, mais plutôt « un bon de soutien à l'économie locale car l'Etat nous interdit de battre monnaie », l’horloge ne mentait pas : il était 18 heures, le moment pour débouler à la cantine populaire qui avait lieu chaque vendredi au « Passe-partout ».

Le mec en jupe

« Il y a eu l'expérience du squat de la Chauve-Souris entre le Laveu et Saint-Nicolas […] investi par des habitants et des collectifs qui voulaient proposer des activités. Cette expérience s'est doublée d'un jardin collectif. Quand on s'est fait jeter on est passé au Passe-partout, et nous avons décidé qu'il n'y aurait pas d'association avec les habitants mais plus un centre social. »

Rosa m'avait briffé sur le lieu. Le Passe-Partout avait été ouvert en mai 2010 avec l'idée « que les gens soient actifs et fassent une proposition qui aie un sens envers le public. Le but c'est de proposer aux gens de s'auto-organiser, de cultiver collectivement, d'organiser des concerts... mais aussi de sortir de l'individualisme et de la dépendance à l'argent. »

Un squat ? C'était vite dit. Le Passe-partout se revendiquait plutôt comme un centre social occupé et autogéré (CSOA). La différence ? Un squat est plutôt vu comme une solution, précaire mais peu chère, d'habitat d'urgence. Mais ici, au Passe-Partout, pas d'habitants, juste des activités : réparations de vélos, infokiosk, friperies... Et la construction d'un espace « militant » qui s'affichait en grand sur un des murs en ruines du bâtiment. Un bâtiment qui suscitait des convoitises : depuis quelques mois, les autorités liégeoises s’étaient mis en tête d'y installer un ... commissariat. Ironie du pouvoir ! Ce qui ne nous empêcha pas d'y entrer et de faire un véritable festin (on en avait bien besoin) et de descendre quelques binouzes (pour la cause bien sûr).

 

Je squattais longuement le bar où quelques discussions s'engageaient. Je venais de finir la lecture de Tarnac, Magasin général, une enquête de David Dufresne sur le montage policier et sécuritaire autour de l'affaire dite de Tarnac. Halluciné des techniques de surveillance élaborées par celles et ceux qui sont aux manettes, filature, écoute, montage médiatique et j'en passe, je ne pouvais pas m'empêcher d'en parler au mec habillé en jupe qui me servait des bières au bar. Étais-je trop à fond ? Au bout de quelques minutes j'expliquais éberlué que les services de renseignements étaient bien plus performants et que les perdants, c'était ces gens qui gueulaient partout et tout le temps. Ça me faisait flipper... fallait que je partage ça... Le gars en jupe, d'abord affable, esquiva plus nettement la conversation.

Je décidais de faire le faux-naïf. La jupe me donna l'occasion de changer de braquet : « On a fait quelques trucs autour du queer, notamment une soirée qui a bien marché ! » Puis la discussion tourna vite autour du TALP, où « c'était pas exactement comme nous, un peu moins politisé, tu vois j'avais posé des brochures et des flys, la semaine d'après, y avait des pubs communales à la place ! » … « et puis ils ont décidé de discuter avec la mairie, tout le monde était pas d'accord, mais c'est pas notre ligne... »

Et les menaces d'expulsion et de destruction, celles-là mêmes que l'écolo Guy Krettels considérait comme « un dégât collatéral regrettable »4 ? « On fera avec, ils n'ont pas encore gagné ». La pression politique s'intensifiait autour du Passe-Partout. Le Poiscaille, journal satirique local, se chargeait d'en relater les effluves. Celle de Raphaël Miklatzki, élu MR aux 31 mandats, avec une vision particulière du squat : « Ce n'est pas un exemple pour nos enfants, des jeunes qui picolent jusque trois heures du mat' en jouant de la guitare. » PS et CDH la jouaient excuses sanitaires tout en démontrant leur ignorance totale du projet : « Est-ce décent de loger dans un tel endroit ? » Le bourgmestre Demeyer, en bon socialo, n’hésitait pas à dire que si ce lieu perdurait, c’est parce qu’il y était pour quelque chose ! Il promettait même, sûrement pour mieux endormir qu’: « Une solution pourrait être envisagée afin de permettre la continuité des activités du CSOA. » La même prose, peu ou prou, que pour le TALP.

Il faut dire que le Passe-Partout suintait la contestation et la solidarité. Solidarité pour cuisiner, solidarité pour le café, acheté à des paysans zapatistes. Ce lieu nous plaisait bien et de fait nous discutions avec toutes sortes de gens : étudiants, jeunes actifs, chômeurs heureux et vieux un peu zarbi. On dénicha même un ingénieur en armement...

 

***

La soirée était déjà bien avancée. Notre course poursuite après la fronde me semblait en passe d'être bouclée. Il nous restait à éprouver pour une seconde nuit la fête qui fait l’unanimité dans la bouche des Liégeois. Nous avions quitté le Passe-partout pour rejoindre nos hôtes à la Casa Ponton, un bistrot à deux pas des Olivettes. Nos amis Liégeois avaient la fâcheuse habitude de nous attendre en enchaînant les pils comme les clopes. Nos miroirs avec l'accent prenaient un malin plaisir à nous dire que la nuit serait longue à devenir demain. Après avoir descendu quelques « 33 », l'heure était au mouvement. Chacun et chacune sur son vélo, nous déchirions la nuit liégeoise. Nos corps en meute se dirigeaient vers un anniversaire où nous pourrions apparemment taper l'incruste. Nous arrivâmes dans un ensemble d'appartements cossus, légèrement en hauteur de ville. Le jeune homme qui fêtait son tour de l'année était un jeune peintre reconnu dans sa cité. Tout était magnifiquement organisé : bar semi-payant, DJs à la chaîne et hipsters à la cool. Nos looks détonnaient un peu tant on puait la rage de vivre, ce qui ne nous empêcha ni de chauffer le dance floor à coups de rhums bruns, ni de rencontrer l’artiste lui-même, qui, pendant trois longs quarts d'heure, me fit contempler ses peintures et graffs sur son iPhone dernier cri. Le type me paraissait légèrement autocentré, en tout cas assez pour ne pas me demander qu'est-ce que je pouvais bien foutre là. C'est pour cela, qu'une fois bien allumé, je profitais des jardins suspendus de sa résidence… Un air de Toscane dans la baraque de Toska. On pouvait y contempler Liège, ses formes et ses divagations nocturnes. De loin, la cathédrale perçait le ciel et répondait en écho à cette horrible « tour des finances » qui montait dans le ciel de la cité. En bons reporters sauvages, nous avons été les derniers à honorer la musique électro et sommes repartis pour la dernière étape de la soirée.

C'est comme cela qu’à 6h43 de la mat' précisément, nous nous retrouvâmes au P'tit Bougnat5, un rade coincé dans une ruelle d’Outremeuse. Le P'tit Bougnat était l'ultime étape d'une fuite en avant alcoolique. Une descente sauvage en quête de verres, zigzaguant de lieux en lieux toujours plus enfoncés dans la nuit. Une plongée en apnée, sous une pluie fine et dense à la fois, dans les entrailles d'une cité de fêtards. Au P'tit bougnat, l'heure ne comptait plus. Avec Esteban, nous étions hallucinés, tout comme les champignons que sortit un de nos comparses. « C'est du local dit ! En direct du producteur ! » argumenta le copain qui faisait la distrib'. Pour ma part, la marmite était pleine et, dans ce brouhaha qui empêchait toute discussion, mon esprit finit de se perdre dans les chansons et le clair-obscur de ce petit bar. Mickaël, le patron des Olivettes, avait bien raison : Liège, c'était la fête, une fête assumée, revendiquée, jusqu'au bout du petit matin. Liège, sous ses apparats de fronde, n'était qu'un coq ivre.

Robert K.

Alors que je titubais franchement, je pris le temps d’écouter Jean-Marie, le patron du P'tit Bougnat, « un des symboles d'un quartier de vieux métiers et d'artisans, des rémouleurs, de vendeurs de rues, ce genre de choses. » Non loin de lui, Robert K. était posté là, tranquille. Il en imposait, Robert, avec sa famille arrivée à Liège en 1893. Féru d'histoire, et plus particulièrement celle de sa ville.

Il nous conta, dans un brouhaha de rires et de verres, l'histoire d'amour impossible entre Liège et la France. Ça semblait l'exciter la France. Au moins m'apprit-il que Lille et Liège étaient jumelées depuis 1958 avant de justifier l'amour transfrontalier.

« Tu sais, l'ami, que sans Liège, la France perdait la guerre en 14 ! Les Allemands ont voulu passer sans demander, et bien ça s'est pas fait comme ça ! Y a eu de la résistance pendant plusieurs jours ! »

Ces onze jours de résistance étaient plus connus comme la « bataille de Liège », premier combat de l'Empire allemand dès le 5 août 1914. Ce sont les forteresses de la ville qui tinrent en respect les Allemands. L'utilisation de la « grosse Bertha » mit fin à ce ralentissement, qui équivalait à une défaite selon Le Soir du 20 août 1914. Même si les Liégeois ne résistèrent pas plus que ça (c'est l'armée belge qui le fit), le mérite en revint à la cité, qui reçut la légion d'honneur, remplaçant Vienne et Berlin dans l'imaginaire des transports et des plaisirs de la bouche : café liégeois, station de métro et rue parisienne. C’est pourquoi il y a quelques semaines, 80 chefs d'Etats venaient fêter Liège, sa résistance héroïque... Pour l'occasion, la ville avait été bouclée et le bourgmestre Demeyer avait dit qu'il n'avait jamais vu cela.

Robert K nous décrivit Outremeuse comme une ville dans la ville, une île, un quartier fort « populeux », où les gens parlaient wallon. Une ville dans la ville, une île. Un quartier où on faisait « la fête tous les jours, c'est pourquoi on l'appelle la cité ardente ».

Passionné par cette explication, je me renseignai : le surnom de la ville était dû à un roman tombé dans l'oubli qu'un roi des Belges utilisa lors d'un discours. De la mémoire à la légende, les gens n'hésitent jamais à franchir le pas. Il était temps pour nous de partir.

Raoul H.

Le retour à Lille fut salvateur en sommeil. Mais Liège continuait de m’habiter. Deux à trois fois par semaine, le même rêve se reproduisait. J’étais au bord de la Meuse dans un calme ascétique. Puis des bruits de pas, de musique, de voix et de verres qui trinquent venaient m’envahir. Les quais se mettaient à onduler et je voyais débarquer des personnages de tous âges et de tout sexe. Ils chantaient, buvaient, grattaient le sol de leurs pieds dans une sorte de ronde perpétuelle. Leurs yeux étaient globuleux ; ils portaient tous un foulard rouge et une sorte de casquette de mineur. Moi, Bruegel de Bois, je me retrouvais dans une scène de carnaval peinte par mon illustre ancêtre Bruegel L’Ancien. Mais point de villageois aliénés ici, tous mes personnages éructaient de plus en plus distinctement un son, un cri rauque. Peu à peu ils m’entouraient, et j‘ouvrais les yeux devant l’atrocité : ils étaient devenus des coqs ivres assoiffés de sang. Et j’étais devenu leur proie.

 

Au fait de mes obsessions, Erwann Letartier me refilait l'info : un élu du PTB (Parti du travail de Belgique) né à Liège était invité au local du PCF lillois, l'espace Angela Davis. Je fus excité par cette venue, non pas parce qu'il était le premier député d'extrême gauche depuis des lustres en Belgique mais bien parce qu'il avait grandi à Herstal, une banlieue ouvrière au Nord de la cité. Un gars de la vallée industrieuse. Je ne pouvais pas le louper.

Rendez-vous pris pour le 3 septembre. Il était dit, quelque part, que j’allai finir mon reportage à Lille. Je faisais part à Esteban de mon excitation, qu'il tempérait. « Ne perds pas le fil de ton enquête mon gars ! » « Sujet glissant ! C'est un beau parleur ! Fais gaffe, je l'ai encore entendu à la radio ce matin ! »

Raoul H., c'est un mix entre Besancenot et Mélenchon, la jeunesse triomphante et la gouaille frondeuse. Le jour J, je me pointais donc en trombe rue d'Artois. Mais malheur : pas de Raoul. « Il est dans un bistrot ! » qu'on me répondit. Ah ces Belges, peu importe leurs couleurs politiques, s'il y a bien un truc qui les rassemble, c'est la pils ! C'est donc devant une Jupiler à la fraîche que je retrouvais mon homme. Liberté Hebdo était là, j'attendais la fin de l'interview pour squatter : 15 minutes et trente secondes d'entretien, Raoul H. était débordé.

Entre ses arrêts dans les piquets de grève, une radio nationale le matin et sa conférence du soir, le bonhomme n'avait même pas eu le temps de bouffer. Il choppa un sandwich défraichi au pâté puis  nous nous isolâmes.

Raoul H. me permettait d'entrevoir l'enfance dans une banlieue industrielle au milieu des années 80. Je m'attendais à du bad trip, du sang, de la sueur, du Zola.

« C'est beaucoup de quartiers proches du centre-ville. On n'a pas des cités éloignées comme en France. En même temps il y a la particularité d'avoir beaucoup de verdure à cause des coteaux qui n'ont pas permis d'urbaniser. Herstal fait partie de l'arrondissement de Liège mais n'a pas fusionné à cause des baronnies locales. Cette proximité du vert et de l'industrie, j'ai trouvé ça génial. »

Mais alors, nom d'une pipe, qu'est-ce qui l'avait poussé vers la contestation le bougre ?

« Mes parents ouvriers, du moins mon père. Mais les deux étaient syndicalistes et c'est ce qui m'a conduit vers la révolte. »

Élu communal depuis 2012, membre, entre autres, de la commission « Développement économique et territorial, du Logement et du Personnel », l'occasion était trop belle de discuter du TALP, expulsé depuis mon passage en juin.

« Nous sommes intervenus sur la décision police d'évacuer. Le problème, c'est que faire de cette place ? Il n'y a aucun projet, pas de côté participatif, et le projet formidable du TALP, sur une base bénévole, était là. Le dialogue a été très très faible. Aujourd'hui la question est de faire un parc mais il y a très peu de consultations de la population. »

Raoul H. voyait donc dans le TALP une expérience « formidable », qui plus est « bénévole ». Réponse à tout de politicien ? Mon homme me semblait peu enclin à développer le sujet, sûrement faute d'avoir une connaissance plus claire de ce qui s'y était passé. Demander l’avis d’un élu du « parti du travail » sur un lieu qui remettait globalement en cause le salariat, le dérapage n'était pas loin.

Heureusement, le journal Le Poiscaille était là pour confirmer les propos de Raoul H. Le 16 juin, une réunion de concertation s'était pourtant tenue dans la salle du Trianon, en présence de Willy Demeyer, de « membres du TALP, de riverains pas contents et de beaucoup, beaucoup de sympathisants de Mr le Bourgmestre. »2 Le même jour, un ministre venait de reconnaître le lieu en SAR (site à réaménager). Autant dire que tout était joué. Pour un million d'euros, le plan annonçait un « poumon vert sur une dalle béton » , 21 luminaires, un emplacement HORECA et « derrière, entre l'entrée du parking sous-terrain et le rond-point, « une vaste aire de jeux sécurisée »... et clôturée. « Suis nin une biesse ! Regarde la plaine de jeux, elle est à l'ombre et l'HORECA au soleil ! » fera subtilement la remarque une habitante à M. Demeyer ». Le « clou du spectacle » était un éclairage led au sol, « pour sécuriser les lieux ». Le shérif du coin assurait : «  Garantir une vie sociale et la sécurité s'il doit y avoir un contrôle social. »

Raoul H. n'avait pas tort. La concertation dans les villes européennes rimait souvent avec mascarade. Le jour de mon départ, quand j’avais repris le train de Liège vers Lille, j’avais été sidéré de voir la gare, une espèce de construction pharaonique, toiser la cité : « C'est 500 millions d'euros. Combien de logements sociaux aurait-on pu construire avec ça ? On est dans la « city marketing », on développe une sorte de « I love Liège » complètement déconnecté des réalités. » confirmait Raoul H. Oh ça oui, arriver à Liège, c'était arriver dans la civilisation débridée. L’art au service du tertiaire, du blanc et des ouvertures partout. Un pauvre Lillois comme moi était bien obligé de faire la comparaison avec Euralille et Lille-Europe, vingt ans plus tôt. Je demandai à Raoul H. : « Mauroy – Demeyer, même combat » ?

« C'est marrant que tu dises ça ! La ville de Liège et Demeyer prennent systématiquement Lille comme exemple. »

Mais Lille n'a jamais eu cette réputation de frondeuse. Est-ce que lui, le révolté du micro, le porte-parole bilingue du seul parti fédéral belge, en avait une idée ?

« Je dirai plutôt la rebelle. Parce qu'il y a un côté que Liège n'a jamais accepté, c'est cette mainmise de forces extérieures sur son avenir. Avant c'était le clergé, aujourd'hui c'est les multinationales, le clergé moderne. »

Bien dit Raoul ! J'étais content, et après avoir enfilé quelques bières, j'allais même l'écouter avec son comparse au local du PCF, c’est dire ! Aucun doute, le bonhomme savait parler. Le genre de gars que vous ne pouvez pas faire tomber comme ça au cours d'un débat. Rentré chez moi, il me restait une dernière chose à accomplir. L'histoire de Liège m'avait happé, sa fronde m'avait fait tourner en bourrique, son folklore m'avait perdu. Je cherchais un guide, un fil d’Ariane pour suturer mes errances labyrinthiques entre passé et présent.

Jean J.

« Tchantchès, c'est la déformation de François en wallon enfantin. C'est aussi le mythe du Liégeois type, l'incarnation de tout ce que recèle son caractère, à la fois plaisant, déplaisant, accueillant et révolutionnaire, anarchiste et spontané, franc buveur et bohème impénitent. »1

L'homme qui écrivit ces lignes dans les années 70 était un journaliste dont le livre chiné à la brocante du vendredi m'avait guidé pour comprendre Liège et Outremeuse. La verve de Jean J., tout doucement, commença à occuper mes soirées et à devenir une sorte de référence à chaque fois que je me sentais flotter dans l’écriture. J’avais récolté beaucoup d'infos; mais il me fallait en confirmer certaines. Je rêvais de rentrer en contact avec celui qui avait lui-même interviewé certains personnages folkloriques que je cite dans ce reportage.

Ce ne fut pas difficile de le retrouver. Moderne, l'auteur d'Outremeuse avait un compte facebook. Il ne me restait plus qu'à franchir le pas, entrer dans l'antre du grand méchant cyber-fichier mondial. En deux trois clics c'était fait. Mon homme retrouvé, je lui écrivis une belle lettre polie, pleine d'enthousiasme à l'idée de pouvoir me confronter avec un natif qui avait derrière lui trente fois le boulot que j'avais réalisé. « Avec lui, c'est bon, mon reportage sera incontestable ! » me disais-je. Mais mon message, tout comme ma demande d'ami, restèrent sans réponse. Plusieurs jours passèrent et je commençais à me résoudre à finir seul ce papier. Il fallait que je me passe de son aide, que je renonce aux éclairages de celui qui avait décrit Liège, son caractère « révolutionnaire, anarchiste et spontané, franc buveur et bohème impénitent. » Une fois encore, la frondeuse se dérobait.

En désespoir de cause, j'essayai une dernière fois. Je restais bloqué sur son journal facebook les yeux embrumés. La « magie » facebook n'avait pas opéré, du moins jusqu'à ce que le serveur ne me propose des amis. Parmi ces amis, un groupe attirait mon attention : « La Belgique aux Belges ». Qu'est-ce que ça venait faire sur ma page ? Qu'avais-je fait, nom de Dieu, pour mériter une telle proposition ? Leur compte regorgeait de racisme, particulièrement envers les musulmans. Il me fallut peu de temps pour savoir d'où cette merde venait. Ce n'est qu'en fouillant les amis de Jean J., que ce dernier laissait « publics », que je compris l'atroce et implacable vérité. « Mon ami » le journaliste, celui qui vantait l'anarchie comme « l'égalité fraternelle », celui à qui je m'identifiais à quarante ans de distance, affirmait « aimer » la page « La Belgique aux Belges » et celle de... Marine Le Pen. Voilà comment je me suis vautré. Voilà comment la quête éperdue de la fronde liégeoise m'a amené à courir après un homme raciste, aigri, sans doute trop vieux pour son siècle. Liège m'avait eu : j'étais moi-même devenu un coq ivre.

*** 

C'est sur cette pensée que je me voyais finir ce reportage. Épuisé. Liège m'avait bouffé le cerveau depuis trois mois. J'étais en train d'écrire ces lignes, écoutant Jacques Brel en boucle, quand un ami passa me rendre visite. Une p'tite bouffe et un café plus tard, je lui partageai mon intérêt du moment.

« Liège ? C'est rigolo ça. Tu sais que le prêtre qui m'a marié est un Liégeois ? C'est un prêtre communiste qui milite avec les sans-papiers ! Si tu veux je te passe son contact ? »

C’est reparti. Liège continue de me transpercer comme un fleuve sans bruit. La frondeuse poursuit son cache-cache infernal. Et dans ce bateau qui tangue sous la houle de la fête, moi le coq ivre, je reste arrimé à la cité ardente. •

 

1 : Jean Jour, Personnages populaires liégeois, Éditions Libro-sciences, « Rogez Neuzy, bouquiniste », 1980, page 49

2 : Le Poiscaille, n°39, juillet-août 2014, « A quoi Yser ton projet ? »

3 : Créée en lien avec les Sandinistes dans les années 1980, quand beaucoup de Chiliens ont immigré suite au coup d'Etat de Pinochet.

4 : Le Poiscaille, n°30, mars 2013, « Squat à rendre ».

5 : Du nom d'un vendeur de charbon, typique des petits métiers d'Outremeuse.

Commentaires   

 
#1 E Letartier 22-09-2014 21:44
J'ai commencé à lire et j'imagine bien vos tronches dans ces rencontres que vous décrivez.

Promis, je le termine demain.
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