Hip hop et autoproduction : terreau fertile et artisanale méthode !

À l'occasion de leur dernier opus, Chronique de la Mouette, le collectif de hip hop Metapuchka rappelle, à sa manière, l'existence d'une scène indépendante et autoproduite. Entre démerde pour trouver un lieu de concert et bons plans pour concocter un album à la mesure de leurs désirs, le crew lillois empreinte les chemins de traverse de celles et ceux qui essayent de concilier plaisir et démarche consciente. La semaine dernière, ces artisans de l'utopie donnaient rendez-vous pour discuter autour de l'autoproduction. Alors j'ai enfilé mes baskets, mis ma capuche et foncé voir ce que les rappeurs lillois avaient à dire.


• Je me retrouve à L’Insoumise, une ancienne bouquinerie désormais occupée, rue d’Arras. La soirée commence par la projection d'Avant que les murs tombent, d'Eve Duchemin. Une plongée dans la misère post-industrielle à Charleroi. La réalisatrice suit le jeune Colin, écrivain rappeur installé dans une maison familiale qui n'en finit pas de tomber en ruines. Une histoire de l'abandon des classes populaires, pour les forcer à quitter leur logement afin d'y installer un quartier flambant neuf. Des anciens corons au bord d'un terril déjà reverdi. Des images et des paysages qui me parlent. De la brique rouge et de la mauvaise herbe. Et la débrouille, pour produire, se produire, localement, tels des pirates qui essaiment leurs têtes de mort à qui veut bien l'entendre.

 

« Un skeud à produire avec les moyens du bord, tel un système D qui refuse de se laisser faire, où y a pas de contrats, donc pas d'obligation, une diction qui s'exprime en liberté sur les ondes sonores »*

 

Trois des compères de Metapuchka, DJ Berlin, Vazote et Mom'opa commencent la discussion en présentant leur Chronique de la Mouette, résultat d'un an et demi de labeur. La routine quelque part, le dernier album Si c'était tout à refaire leur avait déjà pris le même timing. Résultat plutôt classe pour le coup, une belle pochette cartonnée, dix-neuf morceaux, du travail du travail du travail pour un album à prix libre ou en téléchargement gratuit. L'essentiel est ailleurs. Les rappeurs font dans le hip hop family en conviant nombre de compagnons et de compagnonnes de route sur les pistes. Et puis ils s'interrogent. « Pourquoi on fait ça ? Pourquoi on s'autoproduit ? Et puis c'est quoi l'autoproduction en fait ? »

À cette question, les participants ont des réponses qui varient. Quand une personne insiste sur la démarche éthique de la production, d'autres posent la question de l'équilibre entre indépendance et autoproduction. Un mec prend l'exemple de Booba et souligne que l'indépendance, ça reste un peu flou : « On peut parler d'indépendance en terme artistique, mais bon le résultat donne des pubs au stade de France ou Skyrock ». Un mec qui tient une distro plutôt noïse a bien réfléchi au machin. Pour lui, l'autoproduction, « ça concerne tout le montage d'un produit musical, mais une fois qu'on se lance dans les questions de distribution, de com', c'est une autre histoire ». Pour Thomas, qui a réalisé une web série intitulée Post-Scriptum, sur l'indépendance du rap français, « l'autoproduction, c'est la participation active à toutes les étapes du projet artistique, et ça va du mastering à la distribution. C'est garder la main sur toutes ces étapes, ce qui te garantit aussi une certaine indépendance. » On pourra conclure que l'autoproduction garantit l'indépendance, mais pas le contraire. C'est qu'il ne faudrait pas oublier l'essence de la démarche, résumée par Baloot un jour d'interview sur RCV, dans l'émission La voix du hip hop : « C'est l'autoproduction, on se rend compte du truc quand on avance, la qualité de son, si ça le fait ou pas. On est constamment en train de réfléchir dessus, et puis à un moment, on se dit "faut sortir". »

 

« Que de soucis... pour trois francs six sous ! [...] Pas de professionnalisme, je compte sur mon endurance ! »

 

Tout semble au final une question de choix. Comme le résume DJ Berlin, « la question est de savoir ce qu'on veut faire, jusqu'où on veut aller ». Faut-il se professionnaliser ? La question tombe, inévitable. Et pour MC Vazote, elle est tranchée : « Je ne veux pas me définir en tant que rappeur. C'est un plaisir, une action, mais en aucun cas une vocation ou je ne sais quoi. Je ne veux pas que ça me résume. Et, dans Metapuchka, si on rappe, c'est avant tout pour partager ça, dire que ce qu'on ressent, se faire plaisir et basta ». Voilà une définition qui permet d'approcher la démarche d'autoproduction : faire soi-même, dans la mesure du possible, pour le plaisir et le partage avec son entourage. « Et si ça dépasse cet entourage, tant mieux ! » ajoute DJ Berlin.

Le débat de la professionnalisation s'était posé dans le collectif, et il a été tranché dans le vif : on rappe et on se pose pas de question. Ce que disaient déjà Baloot et Mom’opa en 2012, pour qui l'essentiel est de « prendre du plaisir à rapper entre potes, sans but professionnel ». Le collectif s'interroge et pose les bases de ses envies : une pochette couleur ? Un CD de bonne qualité ? Un bon mastering ? Autant de questions pour une même réponse : la thune.

 

On va pas se mentir, l'autoproduction, c'est la question des moyens de production : pour autoproduire son skeud comme pour autoproduire son logement, ça coûte cher. « Alors on se débrouille. On trouve un bon plan CD par ici, un bon pote qui nous fait le mastering pas cher, une autre qui a des plans d'imprimerie, etc... » Et comme on ne vit pas dans un monde parfait, il faut faire des choix. Et choisir, « c'est rester libre », comme disait Sartre. Alors « on gruge sur les CD, on voit moins grand pour le nombre d'exemplaires, tout ça tout ça. »

Mais encore faut-il trouver tous ces bons plans. Quand je pose la question de savoir si des lieux genre « studios coopératifs » existent, j'ai plutôt le silence en retour. « La réalité, dit une personne pour commencer une réponse, c'est que ça repose sur le réseau que tu t'es créé. Et un réseau, ça se construit pas en deux mois, c'est plusieurs années, des rencontres fortuites, des ententes stratégiques… »

En terme de stratégie, la question de la diffusion, de la com' ou appelez-la comme ça vous chante, est un casse-tête permanent : ça bouffe du temps, de l'énergie et… de l'argent. Pas de tourneur ici, alors le hip hop fait avec son temps, et son époque, c'est celle d'internet, du beat dans les mégabits. Le « supergroup Hiphop », qui a fait le buzz dernièrement, assène cette vérité comme un slogan sur son site internet : « On fait des freestyles vidéos parce qu’on a pas de studio… » Autrement dit, le bon vieux bouche-à-oreille s'est numérisé. C'est d'autant plus facile quand on touche pour le coup à de la « musique électronique ». Ainsi quand Metapuchka met en téléchargement libre ses albums, d'autres inventent des stratégies payantes de téléchargement pour financer un CD.

 

« Nos mauvaises nouvelles urticantes […] évitent les plates-bandes trop fleuries du centre-ville. Les sols trop riches. »

 

Et une fois la problématique de la production matérielle finie, le reste est à faire, plus dur, toujours plus dur si on prend en considération « qu'une bonne partie de nos lieux de diffusion ou de concert s'éteignent peu à peu. » C'est la dure réalité lilloise depuis quelques années. Des bars comme le Salsero (rue Henri Kolb), le Détour (rue de Fontenoy) ou encore le Djoloff (rue des Postes) ont récemment et tour à tour fermés. Autant de lieux en moins, autant d'occasions d'être entendus qui s'évaporent.

En outre, la démarche de l'autoproduction n'est pas toujours tout à fait comprise, comme le souligne DJ Berlin : « La dernière fois, je mixais sur la braderie. Il y a des gens qui accrochent bien, ça bouge ; un gars s'intéresse à mes mix-tapes qui trônaient à côté de ma table de mixage. Je vois bien qu'il est intéressé. Et quand le copain lui a dit que c'était à prix libre, et bien il l'a pas acheté ! Il m'aurait filé cinquante centimes et c'était bon ! » Va comprendre comment le capitalisme nous a inculqué la notion de valeur à travers les prix. Il suffit de faire une braderie pour voir que les gens achètent des trucs qui ont un prix et qu'ils ne ramasseraient même pas ces trucs s'ils étaient dans la rue ! Avec cet exemple, la question du non-marchand, censé faciliter une meilleure diffusion, se mord un poil la queue. Une position assumée par le groupe, rappée comme il se doit par Vazote dans la session live de RCV : « On laisse une emprunte, une signature digitale, ou analogique, on restitue ça sans système marchand, une trace de notre passage, notre histoire, raconté par nous, ces mots sont les nôtres, ces mots sont les vôtres ! »


Il n'en reste pas moins qu'il faut trouver où se faire plaisir, où partager ses textes et ses beats. À Lille, le choix se restreint et voilà que Metapuchka donne un concert à la gare Saint-Sauveur en juin dernier. Stupeur et tremblement ? Pas tant que ça : « On voulait jouer, tous les bars étaient bookés, on nous a proposé, on n'a pas cherché notre reste », assume DJ Berlin. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore, l'ancienne gare de fret réhabilitée en lieu culturel est la tête de gondole de la politique culturelle municipale, le bébé d'Aubry et de Fusillier. Chaque week-end, des centaines de personnes s'y agglutinent. Les soirées voient débouler des jeunes blancs bien fringués qui sortent de leur réserve du centre-ville. Soit. Pas le choix pour DJ Berlin : « Le son était bon, il y avait du monde et voilà. » Bien sûr, pour qui s'autoproduit, l'idéal est de faire aller sa langue de délit loin des lieux institutionnels. Un idéal en berne. La problématique s'aiguisera dans les mois qui viennent avec la sortie de terre de la fameuse « Maison du hip hop », vite rebaptisée « Maison des cultures urbaines », rue d'Arras à Moulins. Comme le dit un intervenant, « s'ils donnent accès gratuit à des moyens de production, un ordinateur ou un bon micro, une table de mixage ou autre, alors ça peut marcher ! » Et on en revient à l'histoire du rap, une parole de contestation, comme beaucoup de genres musicaux avant lui. Rattrapé depuis, institutionnalisé. Le rap deviendra ce que DJ's et MC's en feront et restera, espérons-le, « cette mauvaise herbe qui pousse en attendant entre les fractures du béton ». •

* Les citations non référencées viennent de l'excellent morceau "Autoproduction", que vous pouvez télécharger gratuitement ici.

NDLR : Metapuchka participera ce samedi 12 octobre de 17h à 18h à l'émission "La voix du Hiphop" sur  RCV radio 99.0 fm. 



 

Commentaires   

 
#1 Bavoir 18-10-2013 14:08
yoyo
B2B est dans la place yo
la fin laisse sur sa faim, la contradiction avec saint sauveur et la maison du hiphop aurait pu être fouillée davantage. Le "et puis voilà c'est comme ca" de béber est court. Tu aurais du le choper, le faire parler, une bière sous la gorge ! Nom d'un thompson ! Sans oublier que le débat sur l'autoproductio n devrait à mon sens déboucher sur : pour qui qu'on chante ? Qui on fait chié ? Car l'horizon d'une presse ou d'un rap auto-produit, tout de même, avouons-le, c'est bien de faire trembler les riches non !?
Salutations houblonesques
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#2 Bruegel 22-10-2013 11:27
Yo Bavoir, dans la place, dans la place, ça reste à prouver tout ça. Je ne sais pas si c'est à moi de répondre, et j'avais pas assez de bière pour soumettre tous les rappeurs qui m'entouraient à l'interrogatoir e gonzo.

Il n'empêche, je trouve pas qu'il existe vraiment de contradiction entre Saint-Sauveur et "Maison du hip hop", les deux équipements participent d'un tout, à savoir une récupération physique, urbaine et politique de quartiers plus (Moulins) ou moins (Saint Sauveur) populaires. C'est juste la face B (""socio-cultur elle"") du disque joué depuis des années (Fac de droit, IEP, nouveaux logements à "mixité sociale" type ANRU)...

Sur le côté à qui on parle et qui on fait chié, s'il s'agit vraiment de cela, c'est pas à moi de répondre (en tout cas concernant le rap). Après, se produire à Saint-Sauveur ou pas, c'était ici une question de non-opportunité (pas de date, bars qui ferment...)
Yo.
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