Une huile à l’audience

C’était un plan béton, un dossier en or, une audience qui promettait la lune, le genre de rendez-vous judiciaire en prévision duquel on plante ses potes au bistrot la veille pour rentrer chez soi plus tôt et plus à jeun que d’habitude. Le tuyau venait d’un pote avocat, et comme j’en avais marre de mon stage en comparution immédiate et des salles d’audience où défile la misère, j’ai sauté dans mon plus beau tailleur pour assister à une audience de luxe. Rouge à lèvres et talons chics, j’envisageais même de me faire passer pour une scribouillarde de Libé, et ceux de l’école m’auraient enfin regardée de plus bas.


• Car ce mardi, sous le bois verni et les moulures dorées d’une chambre correctionnelle parisienne dont j’ai oublié le numéro, point de voyou des bas quartiers, point d’histoire de famille glauque, point de pauvreté qui pousse au crime ni de classe sociale jugée par une autre. Le prévenu du jour est un riche patron d’un important groupe industriel, tout sourire, cravate et poignée de main, un homme charmant entouré d’un nuage de robes noires qui le protège, tout un monde qui se connaît, s’embrasse, se tape dans le dos, s’échange quelques bon mots et des liasses de documents.

C’est un délit environnemental que la justice lui reproche. Une histoire d’huiles polluées par des substances toxiques, repro-toxiques, éco-toxiques (en gros, tous les dérivés du terme) dont notre capitaine d’industrie devait assurer, moyennant finances, et notamment publiques, la décontamination, tout ça dans le cadre d’un plan public d’élimination de ces substances vraiment dangereuses.

Une enquête de la Direction Régionale de l'Industrie, de la Recherche et de l'Environnement, menée suite aux dénonciations d’un salarié mécontent, avait révélé que ces huiles étaient diluées, c’est-à-dire mélangées avec des huiles non polluées, afin d’obtenir un taux de contamination en dessous du seuil règlementaire. Les huiles étaient ensuite tout simplement revendues avec joie et patate, comme dirait Bertoni, le chiffre d’affaires de la société se goinfrant et des subventions de la décontamination et du produit de la vente évidemment litigieuse. Ce chiffre d’affaires avait été ainsi multiplié par trois, alors que les vaches voisines de l'usine étaient abattues, suite à leur contamination par la substance toxique.

Bref, à l’heure où je pousse la porte de la salle d’audience, époussetant le col de mon tailleur chic mais plein de poils de chat, je me dis que les faits sont graves, beaucoup plus graves que les délits habituels dont le jugement m’expédie tous les soirs au fond d’un verre d’alcool fort. Il s’agit quand même de fonds publics, et pas d’un petit vol commis par un type encore plus pauvre que sa victime. Je ne pardonne pas quand il s’agit de beaux messieurs assis sur un coffre-fort et tenant toutes les cartes en main. Du haut de mes inhabituels talons, je voulais de l’humiliation, un pugilat, une mise à mort judiciaire. Je voulais qu’il subisse à peu près tout ce que j’ai vu subir par ceux de la comparution immédiate et des petites affaires correctionnelles dont tout le monde se fout. Je voulais lui faire payer à lui toutes les injustices sociales qui rampent dans les palais de justice.

Mais je m’arrête sur le pas de porte, hésitante. Les visages que j’aperçois sont de toute évidence réjouis et confiants, pleins d’entrain et de bonne humeur. Les avocats se sourient, l’huissier-audiencier semble aspiré par cette rencontre entre gens de bonne condition, aimable avec les ténors de la défense, devant lesquels il se déplace avec grâce et compétence. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il engueulera les gamins du public pour leur fichus téléphones portables : je suis toute seule sur les bancs du fond. Si j’avais le sens de la mise en scène, j’aurais même sorti les lunettes noires.

Tout ce monde a pris son temps pour se répartir de part et d’autre de la travée centrale. D’un côté, la défense : les ténors sur les premiers bancs, leurs petites mains, c’est à dire leurs collaboratrices, pourtant avocates mais tellement transparentes, derrière eux. Sur le banc des prévenus, juste devant les juges, notre riche patron et ses principaux bras droits, eux aussi poursuivis. Tous hommes, tous blancs, tous coiffés de gris, tous vêtus de sombre : des clones.

De l’autre côté de la travée : les parties civiles, c’est-à-dire les victimes. En gros, la plupart des associations agréées pour la protection de l’environnement de dimension nationale. Toutes sont absentes mais toutes sont représentées par des avocats. Leurs bancs sont exclusivement vêtus de noir. Le cheveu de ces baveux-là est moins grisonnant. Je cherche à les distinguer de ceux de la défense, je n’y arrive pas toujours. Sous la robe, les costumes sont peut-être un peu moins coûteux, mais je n’en suis même pas sûre.

Tout le monde s'assoit et attend, dans un léger murmure, sur un joli fond sonore de froissement de papiers. Calme répit avant la levée de rideau, j’attends la sonnette qui annoncera l’arrivée de la juridiction. C’est à ce moment-là que quelque chose me choque à nouveau, y’a comme un truc qui cloche. D’abord, la défense ne s’est pas assise, comme à son habitude, en face de son accusateur, c’est à dire du Ministère public. Elle s’est installée volontairement juste à côté de lui. La partie civile n’a pas bronché et est allée s’établir, contrairement elle aussi à son habitude, aux côtés de la greffière. C’est symbolique, mais sur la scène judiciaire, tout est symbolique, alors je pressens déjà la défense de la classe sociale, de l’esprit d’entreprise, de l’emploi prisonnier d’une règlementation confuse. Ça ne va pas plaider contre le procureur et ça va même lui sourire.

Et puis les prévenus, sur le banc des accusés, devant leurs défenseurs, face aux juges, ne ressemblent pas à ceux que je vois d’habitude. Un peu comme un étudiant, embauché dans un supermarché, qui vous bipe vos articles en caisse avec l’air de celui qui ne va pas faire ça toute sa vie, mes prévenus du jour montrent de façon ostensible qu’ils acceptent cette place par simple respect d’une institution qu’ils ne craignent pas le moins du monde. Ils ont pris l’air de ceux qui se prêtent à un jeu, mais leurs regards signifient à qui veut bien l’entendre qu’ils ne sont ni à leur place habituelle, ni à leur place légitime, et que tout cela ne tient pas à grand-chose.

Visuellement, ça fonctionne à merveille. Le vieux patron, sourire aux lèvres, toise déjà le bureau du juge avec le regard de celui qui n’ira pas en prison. La façon dont il croise les mains en se balançant légèrement sur les talons indique même qu’il a déjà provisionné l’amende qu’il sera peut-être condamné à verser.

Ce n’est évidemment pas en comparution immédiate que j’aurais pu voir ça, alors mes yeux se plissent et la ride du lion s’installe sur mon front. Je commence à pressentir une audience de pure procédure qui me laissera assoiffée de vengeance.

Et j’y ai droit.

La défense soulève, dès l’entrée du Tribunal, une « cupéssée », c’est-à-dire qu’elle soutient qu’il existe un doute sérieux sur la constitutionnalité du texte qui fonde la poursuite.

Les avocats du patron plaident alors les uns après les autres sur la constitutionnalité d’un article ultra-barbant du code de l’environnement. C’est confus, abstrait, soporifique. Ils affirment à force de grands principes que le législateur souverain, dont la mission consiste à définir les choses interdites strictement afin d’éviter l’arbitraire du juge, n’a pas donné à l’infraction qui est reprochée au patron la clarté et la précision attendue.

Je m’endors sans même m’en rendre compte, sur un banc inconfortable, bercée par la voix rassurante d’un ténor mielleux tout à coup soucieux de légalité républicaine. L’huissier a déjà penché la tête, la greffière lutte derrière ses lunettes, profitant d’un reflet qui masque les quelques secondes par minute où son esprit décroche. Dans ma bulle cotonneuse, la voix du ténor est de plus en plus lointaine, et c’est maintenant celle du Capitaine, attaché par les deux pieds à un sens interdit devant un rade puant les chiottes, qui me supplie de le détacher et de plaider en sa faveur. Face à nous, Jack, en habit complet de grand patron du XIXème siècle, le cigare en bouche, un haut de forme poussiéreux en équilibre sur la caboche, une moustache hirsute naissante, un fouet à la main. Il veut faire boire de l’huile polluée au Capitaine, sous les ricanements des autres, tous difformes et hilares, vêtus de robes noires, s’essuyant les doigts pleins de mayo dans l’étoffe délicate de leurs épitoges. Rhaaa, je frémis d’horreur. Le Capitaine boit l’huile polluée à pleines gorgées, en redemande même une bouteille. Il en devient complètement ivre et Jack explose de son rire le plus aigu sous les cris du peuple.

Les cris du peuple ?

Je me réveille en sursaut, la voix du ténor a cessé et une confusion incroyable m’a sortie de mon cauchemar. Les cris du peuple viennent sauver l’audience de la léthargie, me dis-je dans ce premier sursaut. J’entends « ASSASSIN », « JUSTICE NULLE PART », des voix mêlées, des cris, des coups, une foule, des bruits dans l’escalier d’à côté. Je sors à quatre pattes, suivie par l’huissier.

Merde ! Ça me revient ! Bertoni m’avait pourtant prévenue. Dans la salle juste au-dessus, une autre chambre correctionnelle jugeait des amis arrêtés dans une histoire de terrorisme un peu légère, que beaucoup estiment fabriquée de toutes pièces. C’était une affaire qui paraissait effectivement disproportionnée, et qui prenait place dans le cadre d’une lutte sociale fort soutenue, en 2006 et 2007. Leur comité de soutien tentait courageusement d’empêcher leur procès, en perturbant l’audience, par leurs cris, par leur présence, par la force de leurs voix. Dans les couloirs, j’assistai à leur évacuation, par une porte donnant accès direct à l’intérieur velouté d’un panier à salade grand ouvert. Ils étaient une bonne cinquantaine, peut-être cent, s’accrochant aux marches, soudés les uns aux autres, poussés en bas du somptueux escalier de pierre par un cordon de gendarmes. Ils ont tenu une bonne demi-heure. Si j’avais porté un chapeau, je l’aurais ôté et porté bien bas à leur passage, et si j’avais été vraiment révolutionnaire dans ce palais de misère, je les aurais invités sur les bancs de mon audience, histoire de la réveiller complètement.

Ça aurait peut-être modifié le délibéré, qui semblait acquis dès les premiers mots de la défense et ne faisait plus de doute après ses dernières phrases. Le Tribunal a renvoyé le dossier devant le Cour de Cassation, à charge pour elle de dire si la question soulevée est assez sérieuse pour être transmise au Conseil Constitutionnel. Dans l’attente, il sursoit. L’expression laisse imaginer un double mouvement dynamique de va-et-vient du fessier du juge vers son fauteuil mais non, la vraie définition c’est que le Tribunal attendra. Et comme ça peut durer six mois ou un an, tout le monde rentrera chez soi ce soir. Dans quelques mois, à n’en point douter, le contrôle judiciaire sera levé. On mangera tranquillement la dinde à Noël et on reviendra faire le point sur ce dossier l’année prochaine. Les avocats se claquent une bise.

Je pars de l’audience. Je lève l’ancre. Je rentre chez moi. Mon tailleur ne frémit plus à l’idée de voir un patron sur l’humiliant banc des prévenus. Celui du jour m’a appris qu’il restait libre, lui, de composer son rôle. Le fric et la confiance en soi donnent toujours l’avantage de choisir son jeu.

Le rêve de la salle d’audience me revient en plein subconscient au moment où je ferme les yeux ce soir-là. Le Capitaine ivre et hilare me crie depuis l’autre monde « LES PATRONS, QUAND ILS NE NOUS ONT PAS PAR LA FORCE, ILS NOUS ONT PAR L’ENNUI, ET Y’A QUE LA VOIX DU PEUPLE QUI PEUT NOUS EN FAIRE SORTIR ».

Dont acte. •

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