Tu seras un homme fiston

Après le marathon des présidentielles et le rallye Lille-Tournai-Lille, il me fallait un break, une descente, du sommeil, des oiseaux et des plantes... Des trucs sains quoi, histoire de me refaire. C'était en substance ce que Jack me fit remarquer en réu-apéro débriefing. Ne jurant plus que par les cures, il m'a dit : « Y a une conférence sur le féminisme, l'histoire des rapports homme-femme, un truc comme ça..., vas-y ! Direction le Middle West ! »


Voilà comment tout a commencé. Comment je me suis retrouvé à sillonner les routes de France, en descente apnée vers un soleil espéré. Je quitte ce pays pourri, au moins quelques jours. Fuck le froid, la pluie, ce ciel toujours plus bas.

Bon. Je sais que les camps de stage pratique de l'École Néogonzo de Lille (ENL) sont inégaux, mais le voyage est payé... Esteban a fait jouer ses contacts locaux : une bande de gens qui vivent en collectif à la campagne. Mon contact secret m'a donné rendez-vous sur un lieu de pèlerinage, histoire de passer incognito. Malheureusement, qui dit lieu de pèlerinage dit galère pour y accéder. J'arrive dans la ville la plus proche, descend du train et chope un bus de touristes.

Dans le car, mon énergie tombe vite. Je suis à peine sorti de la ville qu'une sieste m'attrape pour ne plus me lâcher. Je fais un doux rêve, je me vois en train de dormir, et il y a un gros rassemblement sur la Grand'Place de Lille, des drapeaux rouges et roses, et tout le monde boit du whisky. Puis un bruit sort tout droit du bâtiment de La Voix du Nord. Une voix. Un son strident casse la bulle rosée dans laquelle je baigne. Une parole toujours plus appuyée, une secousse, un tremblement et puis un « Monsieur ! Monsieur ! Levez-vous ! » J'entraperçois une vieille dame, cheveux gris blancs, je suis affalé sur la banquette et je bloque le passage. Je me replis et regarde, derrière les vitres teintées, les pierres, les énormes blocs de pierre autour de moi, des saignées, des tunnels creusés dans le flanc des collines. Je descends fissa avec le groupe de touristes, histoire de.

 ***

Le contact m'attend sur le parvis d'une église (j'apprendrai plus tard que c'est une abbatiale). Il m'a dit qu'il me reconnaîtrait si je mettais la veste en peau de chèvre albinos d'Esteban. Affublé comme un guérillero, me voici face à une fresque monumentale, l'art de la pierre et de la taille. Notre héritage gréco-romain dans toute sa splendeur moyenâgeuse.

Je reste coi devant le tympan. Je me prends plusieurs siècles dans la tête, les gens autour n'existent plus. J'essaye d'imaginer la scène sans les appareils, les caméras, les bobs ou les shorts fluos. J'imagine les pèlerins du XIIe siècle et suivants, arriver devant la porte d'entrée, fatigués d'une longue marche à travers les pentes escarpées. J'admire l'ordre divin que représente la scène, Jésus-roi au centre, le bien et le mal autour. À sa gauche, l'enfer, l'anti-ciel ; à sa droite, le paradis. L'idée est simple, c'est celle du jugement dernier, du Dieu punisseur, avec un Jésus démesurément grand. « Ce qui s'est passé d'essentiel pour le système de l'au-delà dans la chrétienté du XIIe siècle, c'est qu'au système binaire Ciel-Enfer ou Paradis-Enfer, il a substitué un système tertiaire : Ciel-Purgatoire-Enfer »(1). Cette œuvre est donc un symbole d'une évolution en cours et moi, reporter gonzo, je me demande bien de quel côté de la barrière je suis.

Une voix soudaine brise ma réflexion : « Nous sommes des anti-pèlerins du XXIe siècle, Brougel. Nous sommes aux journalistes ce que les hérétiques étaient aux catholiques. Sais-tu que les hérétiques sont représentés ici, avec leurs livres et leurs lectures ? Tu apprendras qu'à l'ENL, point de salut sans repentance : si Jack t'a envoyé ici, c'est pour que tu comprennes le sens du mot purgatoire. Salut Broug', moi c'est Bavoir. Simon De Bavoir! »

Je prends une dernière taf sur ma clope et le regarde avec défiance (au dernier stage, le Capitaine m'a prévenu qu'il ne fallait pas se faire exploiter).

« Ok, en voiture Simone !"

Ça dure deux secondes. Deux secondes avant qu'une main énorme ne s'écrase sur ma joue que je tends fièrement. Une bonne vieille baffe des familles, mes lunettes au sol, ma fierté en lambeaux.

« Écoute petit, ne joue pas à ce petit jeu avec moi. Car des petits jeux, mon gars, j'en ai des caisses et des caisses. [Silence] Et brin ! Si tu es là, c'est pas pour faire le mariole sur l'accordéon des villes du coin. Tu as besoin de te ressourcer, tout en continuant à te former aux techniques gonzo. Ici, tu vas devoir t'insérer dans un milieu. Manger bio et végétarien. Pas de viande pas de poisson. »

Je crache par terre en signe de dégoût. Lui :

« Et pas d'alcool ! »

Je ramasse mes lunettes et fais style de me barrer. Lui :

« Oh petit, je rigole. Comment veux-tu travailler sinon ? »

Il me raconte alors son parcours aux jeunesses marxistes flamandes, son côté bio mais pas trop dynamique, ses premiers écrits sur les luttes sociales, puis rapidement, l'ascension dans l'ENL. Il ne parle pas de hiérarchie, mais son ton m'incite à la prudence. Je fais le béni-oui-oui jusqu'au moment où il décide de rentrer dans le sujet.

Lui :« Bon, ce soir, tu vas faire ton reportage, sans consignes particulières. Tu ressors avec un papier ficelé. Ça se passe à San Cristobal. Ensuite on passera aux travaux physiques et à la formation théorique. »

Il me tend une petite bouteille plastique remplie d'un liquide transparent : « C'est pour la route ». Je ne demande pas mon reste. J'ai pas de micro, un peu de tabac, et l'essentiel.

 

San Cristobal

Tout est organisé. De Bavoir m'indique un lieu en contrebas où une R19 verte toute pourrie est censée m'attendre.

Il est déjà tard et le soleil commence à fatiguer quand une voiture kaki déchire la côte qui me fait face. Elle s'arrête à mes pieds, une voix féminine m'interpelle.

« Salut, c'est toi Brougel ? »

J'acquiesce de la tête et la femme au volant sourit. Elle me fait signe de monter avec son menton. Je m'accroche à la dernière place de la banquette arrière. Dans la caisse, deux mecs improbables, look mécano, ont les mains noires et abîmées et des sortes de dreads derrière la tête. Ils ont quelques échardes grosses comme mes narines. Ils ont pas 25 ans, je patiente un peu. Par premier désespoir, je venais à peine de m'enfiler la moitié de la bouteille : c'est de la mirabelle.

Voilà comment, au fond d'une R19 verte toute pourrie qui sent le lait de chèvre, nous déchirons la nuit les routes noires de campagne... Au bout de quelques minutes, je reprends mon amabilité convenue mais néanmoins mystérieuse. Moi.

« San Cristobal, c'est une ville au moins ? »

Les deux de l'avant se regardent, comme s'ils attendaient que l'autre prenne la parole. T'y vas ? Pas toi ? Finalement.

« Oui oui c'est une ville, il y a des commerces de proximité, une poste tac tac. Et même une zone commerciale !

Et y a combien d'habitants plus ou moins ? »

C'est la nana au volant qui se charge de me répondre tout en prenant un virage sans fin à 80 à l'heure.

« Oh il y a bien 600, 700 habitants, tac tac ? Largement ? »tout en regardant son copilote, qui confirme d'un mouvement de tête.

Là je ne sais pas ce qui me prend, mais j'éclate de rire, un rire gras, convenu.

« Une ville de 700 habitants, éhé. Et les villages ici, c'est à partir de 20 000 habitants ?! Éhé non mais ? C'est pas possible hein, vous savez… »

Silence de mort dans la caisse. La nana encore, d'un air entendu.

« T'en fais pas petit. Tu vas voir...

Y a au moins un feu ? Un carrefour dans ce bled ? Une place ? »

Le mec à ma gauche me claque direct la tête sur la vitre, et me dit posément : « Arrête de faire le malin. » Je me calme, je ne veux pas d'un destin à la Mouline.

 Nous fonçons toujours à travers les routes sinueuses. J'ai pas l'habitude et ça me fait un drôle d'effet. Je sais pas si c'est la mirabelle, la veste d'Esteban ou ma joue meurtrie, mais j'ai chaud. Arrivés à San Cristobal, nous entrons par la voie principale, une nationale. Au loin, j'aperçois deux lumières rouges, une clignote. Autour c'est le noir, le noir épais juste cassé par les quelques chaumières allumées. Nous nous rapprochons doucement de deux cafés. Ce sont les seules lumières qui scintillent, en dehors du ciel étoilé. Le premier café est « Le Santana ». L'autre « Le Cactus ». Ici c'est pas le middle west, c'est le far west.

 

 Une mesure révolutionnaire

Au pas de course, le groupe entre dans le boui-boui (qui semble être aussi un PMU). Personne au bar hormis le patron. Je suis les deux grands gars flippant qu'ils se frayent un chemin vers une arrière-salle. Là, une quarantaine de personnes sont assises, ou debout, serrées comme des carcasses de vaches dans un abattoir. Une voix de femme passe au-dessus des têtes, j'ai repéré une chaise vide, je fonce.

À partir de ce moment, chers lecteurs, chères lectrices, je rentre dans une autre dimension. Beaucoup plus sérieuse. J'écoute la voix qui raconte l'histoire des rapports hommes femmes, ou plutôt comment a été appréhendé, pensé voire conceptualisé ce rapport. Je profite du recoin pour reprendre une gorgée de mirabelle, j'ai soif et j'ai toujours chaud. L'eau de vie m'assèche, en fait.

 À ma grande surprise, j'apprends pêle-mêle ce que les sociologues appellent la domination biologique, comment au final les rapports humains ont été construits et ont orienté grave les recherches, les façons de penser, les schémas familiaux, bref, tout ce qu'ont peut désigner comme rapports sociaux... de sexe.
Le public est disons, blanc et rural. Blanche et rurale devrais-je dire, il y a une majorité de femmes. Mais un nombre conséquent d'hommes aussi. Assez vieux, quarante cinquante plutôt. Des têtes de bûcheron-nes, mais des gens qui réfléchissent. Ça fait toujours plaisir. J'écoute encore comment les rapports biologiques sont pensés en terme de construction sociale. La définition identitaire et biologique des individus existe dès avant la naissance. Quel parent n'a jamais colorié la chambre de son enfant en fonction de son sexe ? Qui n'a pas fait un cadeau selon ? Qui n'a jamais pensé la société selon cette division ?

Je m'attendais à une vieille ambiance, et là j'ai droit au speech, assez long faut-il le dire. Assez long jusqu'à ce moment décisif, crucial dans ma vie d'être et d'homme : et si on supprimait le sexe de la carte d'identité ? « Ça serait une vraie mesure révolutionnaire, un vrai élément du système mis à bas ! Par exemple, le mariage n'aurait plus de sens, cela permettrait également aux transgenres de ne plus avoir à se situer de manière coupable... » clame l'intervenante, qui a plutôt un côté punk... franchement, ici, dans la ruralité transpirante, c'est un truc à voir.
Faut dire qu'elle a raison quelque part, supprimer le sexe de la carte d'identité, cela reviendrait à « mettre à bas une forme d'hétérosexisme ». Mais peu importe, sa proposition de « réforme révolutionnaire » provoque un engouement contagieux dans l'assistance. D'un coup d'un seul, ou presque, des femmes prennent la parole, remarquent que « désormais, c'est nous qui regarderons les matchs de foot » ou s'interrogent : « C'est vrai ça, on est toujours séparé, à tous les moments de la vie. Regardez les toilettes. Moi j'ai beaucoup voyagé, un peu partout, et bien nulle part on ne pisse ensemble ! » [éclats de rires] Surtout, après ces remarques, c'est le monde et la société qui vacillent, se renversent et s'affolent. Une femme décide de prendre le bar en main, et ce sont les nanas qui squattent les chaises hautes. Deux autres femmes décident de se couper les cheveux dans un geste aussi jubilatoire que libérateur. Une d'entre elles avoue dans un large soupir qu'elle n'avait jamais osé ne serait-ce que trop y penser ! Un autre groupe se détache, les femmes s'organisent pour sortir, alors que les hommes sont préposés au lavage des verres et au rangement de la salle. Un mari, qui essaye de résister à cette vague d'émancipation encore inconnue dans ce bas-monde, se fait retoquer : « Je ne suis plus TA femme, je suis une femme, ton égal et ton alter ego ».

C'est dans cette ambiance avouons-le transgressive que la soirée continue. J'ai fini ma bouteille et utilise le reste d'euros que m'a offerts Jack pour me payer quelques binouses. Au bout d'une heure, les effets conjugués de la mirabelle et de la bière transforment ma soirée en tunnel neuronal. J'enchaîne les discussions, collecte des anecdotes, comme cette femme « élevée par une féministe » dans les années 1970 : « Pour ma mère, c'était super important que je travaille, que j'ai une situation, que je sois autonome. Quand j'ai eu des enfants, et que je lui ai annoncé que je prenais quelques mois pour eux, que je réduisais mon temps de travail quoi, et bien sa première réaction a été la peur. Il fallait rebosser le plus vite possible, que c'était pas une vie sinon... » Ou encore cette dame, qui raconte avoir élevé ses enfants de façon non genrée, en leur laissant les possibilités de choisir leurs jeux et leurs jouets. « Aujourd'hui, j'ai peur. Quand je vois mes filles, leurs enfants, j'ai l'impression que tout est à refaire. »

***

En fin de soirée, alors que je me prends le temps d'une clope sur le parvis, je réfléchis à mon éducation. J'ai jamais eu de dînette. Pas plus de poupée et encore moins de vêtements roses. En fait, j'ai eu une éducation normale de garçon. Autrement dit, j'ai eu accès à tous les privilèges liés à mon sexe. Prendre la parole, les tâches ménagères quand je veux, la non-mixité comme normalité. Et de la normalité à la norme, il doit n'y avoir qu'un court passage. Je pense et je repense. À ma formation, à l'ENL, où les femmes sont bizarrement absentes, du moins en large minorité. Voilà un thème que je pourrais poser à Jack à mon retour, si j'ose lui en parler. Je pense et je repense, à cette espèce de fresque murale que de Bavoir m'a fait contempler. Ce dieu rédempteur, le salut, le purgatoire... toutes ces formes qu'a mises en place l'Église catholique pour menacer et rassurer, entre la punition et le pardon. Pour mieux contrôler. Et je me dis qu'est-ce qu'ont mis en place les hommes pour garder leurs privilèges ? Pour mieux contrôler ? Et au final, je pense à cette amie qui m'a demandé il y a quelques mois d'écrire un texte sur mon identité masculine. Malgré mes efforts, je n'ai pas encore réussi à répondre. Trop introspectif ? Trop personnel ? Alors, peut-être cher lecteur, sauras-tu répondre à cette question qui nous tarabuste tous un peu : mais qu'est-ce qu'être un homme ? •

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