Ce qu’il s’est passé au CCL dans la nuit du 14 au 15 janvier 2011

Le 25 mai s’est tenu le procès des deux personnes inculpées à la suite des 53 arrestations du Centre Culturel Libertaire de Lille (CCL) en janvier dernier. Nous avons pris suffisamment de temps pour publier notre compte-rendu dans le but de vérifier tout ce que nous souhaitons y verser, et de pouvoir soulever les lacunes du procès le plus honnêtement possible. Les débats, qui ont conduit à une relaxe et une condamnation à quatre mois de prison ferme, nous ont apporté assez d’éléments pour que nous puissions établir notre propre version des faits. Autant dire que nous démentons « formellement » la version des policiers.


• À vingt heures, dans la 7e chambre correctionnelle du TGI de Lille, l’ambiance était pesante. Dans quelques minutes, le tribunal allait rendre son délibéré, et ceux qui avaient assisté aux quatre heures d’audience savaient parfaitement ce qui était en jeu aujourd’hui. Deux hommes, accusés par la police et le parquet de violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique, risquaient de finir en prison.

Heure tardive, le froid tribunal de béton s’était vidé, mais cette salle demeurait pleine des soutiens aux prévenus. Ceux-ci faisaient face à une gigantesque tapisserie exposée dans le dos des magistrats, œuvre opprimante à l’intitulé quasi orwellien : « La paix dans l’espérance ». Tout le monde ici connaissait l’affaire, au moins globalement, le plus souvent dans les détails. En conséquence, une écrasante majorité savait aussi que ce procès était une injustice en soi, et que son dénouement pouvait être bien plus douloureux. La présidente et ses assesseurs pensaient sans doute que leurs décisions seraient très mal accueillies. C’est pour cette raison qu’avant de rendre le verdict de ce « dossier numéro un », la juge a voulu faire autorité en prévenant : « Je ne tolérerai aucune manifestation ». Des policiers se tenaient en faction à l’entrée de la salle, prêts à intervenir. On avait compris et, quelque secondes après, quand les mots « quatre mois de prison ferme » ont été prononcés, la colère de quelques personnes a éclaté, stoppant la magistrate dans sa lecture. Mais elles ont quitté les lieux, les policiers les ont laissées partir, tandis que les autres soutiens attendaient le second verdict. Aussi si le dernier prévenu avait été lui aussi condamné, la réaction aurait pris plus d’ampleur. Heureusement celui-ci a obtenu une relaxe. Pas « pure et simple », évidemment, mais « au bénéfice du doute » ; son accusateur était débouté, certes, mais à l’abri d’une éventuelle plainte pour dénonciation calomnieuse…

 

Rappel des faits

Le 14 janvier dernier, le journal La Brique organisait une soirée de soutien au CCL, avec pour devise : « Moins de flics, plus de hip hop ». Dans la nuit, vers quatre heures, une intervention de police s’est soldée par l’interpellation violente des 53 derniers fêtards, et par leur placement en garde à vue. Deux perquisitions du CCL ont suivi, tout a été pris en photo, du « matériel militant » saisi. Le 15 janvier, vers dix neuf heures, les gardés à vue ont tous été relâchés, sauf deux d’entre eux. Ces derniers ont été enfermés vingt-quatre heures supplémentaires, déférés, auditionnés plusieurs fois, par la police, le parquet, le juge des libertés et de la détention (JLD). Au final ils sont sortis le dimanche 16 janvier en fin de journée, inculpés pour l’agression de deux policiers. Le premier, qui a tout nié, était accusé de violence sur agent entraînant une incapacité totale de travail (ITT) de moins de huit jours, en réunion et en état d’ébriété ; le second, qui a avoué, en garde à vue et en l’absence d’avocat, avoir lancé une canette vers les policiers, de violence sur agent n’ayant pas entraîné d’ITT, en réunion, avec arme et en état d’ébriété. Placés sous contrôle judiciaire, ils échappaient de peu à la comparution immédiate. Le 18 janvier, nous avons publié notre témoignage rapportant exclusivement ce qu’il s’était passé pendant l’intervention et au commissariat, car bien des choses concernant les raisons de cette expédition punitive nous étaient inconnues ou confuses. Aujourd’hui quelques doutes subsistent, mais nous commençons à y voir plus clair.

 

La crête et le policier

« J’ai pas compris pourquoi tant de haine, tant de déchaînement contre la police ». À la barre, le premier policier fait part du traumatisme qu’il a subi. Grand, baraqué, crâne rasé, peau blanche voire laiteuse. « C’est une épreuve pour me souvenir », explique-t-il pour justifier ses hésitations. Son avocat, maître Hanus, a plus de verve. Il parle de « brutalité, de violence gratuite », contre « deux victimes qui sont les forces de police ». Ses clients, ajoute-t-il, « ont été fortement choqués », contraints de vivre dans une « angoisse particulièrement importante ». Le registre dramatique est épuisé à fond pour ponctuer d’émotion la version policière. Pour maître Hanus, l’affaire du Centre Culturel Libertaire est simple, elle se décline en trois temps : d’abord une « intervention citoyenne, intervention policière, puis une intervention… anarchique ». Voyons donc cette fable de plus près.

Ce qu’il nomme « intervention citoyenne » n’est autre qu’une délation. « Au départ, c’est une question de tag », rappelle la présidente. Deux individus ont prévenu une patrouille de police qu’un groupe de plusieurs personnes s’adonnait à des graffiti – une en particulier qui taguait « cochon », ce qu’ils assimilaient à un propos raciste – au début de la rue Colmar, rue du CCL. Ces requérants ont expliqué, dans leurs dépositions, qu’ils sortaient d’un bar rue des Postes et qu’ils ont été agressés par le groupe. Selon cette version, donc, l’« intervention policière » qui suit cette « intervention citoyenne » est on ne peut plus banale, et l’un des deux délateurs peut se satisfaire lors de son audition : « ça fait plaisir d’avoir la police opérationnelle ». Suivant une logique implacable, l’arrivée des policiers provoque enfin une « intervention anarchique » qui se déroule comme un film d’action. Le groupe se rebelle, un policier est agrippé, doit faire face à une trentaine de personnes, sans compter une autre « trentaine d’individus surexcités lançant des canettes » – un des policiers parle même d’une « centaine » de lanceurs. Là, le policier agrippé est transporté de force vers le CCL. « Ils me portaient dans le local, me donnaient des coups », raconte-t-il à la présidente. Soudain, sous un déluge de canettes, son collègue part à sa rescousse, armé d’une bombe de gaz lacrymogène. Il gaze, esquive, gaze, évite les canettes, combat comme un lion dans l’arène, et parvient à le dégager. Le premier agent est sonné, il cherche protection derrière une voiture et tombe dans le coma : « j’ai eu un trou noir ». Très vite, les renforts arrivent. Or les « individus surexcités » se sont enfermés dans le CCL. Les portes s’ouvrent de temps en temps pour laisser voler quelques canettes : c’est un bombardement intensif et continu. Derrière, les barbares insultent la police outrageusement, bien qu’ils étouffent, aussi, car les policiers continuent de gazer par les interstices des portes. Finalement, les assiégés capitulent et sont tous arrêtés. 53 au total.

Rapidement sorti du coma, le policier identifie un des premiers « individus surexcités » quittant le CCL comme l’agresseur qui l’a attrapé. Dans le PV qu’il rédige juste avant d’aller à l’hôpital – où il obtiendra une Incapacité Totale de Travail de moins de huit jours –, il le décrit, comme le rappelle la présidente, avec « un blouson bleu, des baskets blanches et une crête qui descend jusqu’à la nuque ». À l’énoncé de cette description, les regards se tournent vers l’un des prévenus à la barre, qui porte encore aujourd’hui une veste bleue, des baskets blanches et arbore… une crête. Le policier affirme qu’il l’a reconnu, à la sortie du CCL, essentiellement grâce à ce dernier élément. Le second prévenu, quant à lui, est reconnu bien plus tard, vers 18 heures le lendemain, dans les couloirs du commissariat, par l’autre policier qui l’identifie comme un des lanceurs de canettes. Interrogés par la présidente, les agents sont « formels », ils n’ont même que ce mot à la bouche. « Je suis formel », dit le premier, « je n’ai pas de doute », affirme le deuxième. Le procureur leur demande s’ils ont bien conscience des sanctions qu’encourent les prévenus – respectivement sept et cinq ans de prison – et si, au regard de ces sanctions, ils sont bien sûrs d’eux. La présidente d’insister : « Ça serait tout à votre honneur de dire que vous avez un doute ». Peine perdue, ils n’ont aucun doute, « je suis formel », répètent-ils. Ainsi conforté dans sa position d’accusateur public, le procureur déclare dans son réquisitoire : « Ce sont des agents de la police nationale […], je crois pour ma part que vous pouvez les croire ». Comme pour l’avocat des policiers, l’affaire du CCL est, à ses yeux, très simple. C’est la conséquence regrettable d’une soirée trop arrosée. Sur 53 personnes arrêtées, dit-il, 41 étaient ivres : « Dans les sorties, jeune ou moins jeune, on est forcément alcoolisé ». Il décrit l’alcool comme un fléau du quotidien qui cause les débordements et violences. « Des fois l’alcool peut devenir méchant » et dans cette affaire il est « un facteur déclenchant ». Cette nuit-là, les policiers n’étaient « pas des Robocops » : l’embrouille initiale relève « presque [de] la cour d’école », les agents n’ont fait qu’intervenir comme de simples surveillants stoppant une bagarre à la récréation. Le procureur réclame cinq mois de prison dont deux avec sursis pour le présumé lanceur de canettes, et huit mois avec sursis assortis de dix-huit mois de mise à l’épreuve pour le présumé agresseur.

 

Une police formellement hasardeuse

Si les prévenus étaient passés en comparution immédiate, il est probable qu’ils auraient tous les deux étaient condamnés. Ce qui en a sauvé au moins un, c’est en partie la constitution d’une défense chiadée par des avocats chevronnés. En ce sens ce procès est sorti de l’ordinaire, du train-train de la comparution immédiate dans lequel sont régulièrement embarqués des jeunes des quartiers pauvres dans l’indifférence générale, en moins d’une heure. La parole d’un policier vaut celles de dix citoyens. Même si elle est incohérente, confuse, ou tirée par la crête, vous aurez toujours tort devant la police nationale. C’est ce que nous savions, et que nous avons vu se concrétiser en entendant la défense : celle-ci a très bien démonté l’accusation, mais les magistrats ne se sont pas laissé totalement convaincre.

Au début de l’audience, la présidente rappelle les chefs d’inculpation et demande aux prévenus : « Est-ce que vous reconnaissez les faits ? » Le premier, celui reconnu par sa crête, nie comme il le fait depuis le début : « Absolument pas » ; le second, qui a avoué en garde à vue, se rétracte : « Pas du tout ». L’avocat de ce dernier, maître Brazy, tient à prendre la parole avant d’examiner le fond. Il veut plaider la nullité et, pour ce faire, dispose de trois arguments de taille. Tout d’abord il explique que l’interpellation de son client s’est passée à quatre heures du matin, que sa garde à vue a débuté à 4h30 et que le parquet n’en a été informé qu’à 8h35 : le procureur a été prévenu trop tardivement alors que la loi stipule qu’il doit l’être sans délai. Ensuite, maître Brazy poursuit sur un autre point de nullité : « Le 15 janvier, à 17h45, après que les officiers de police judiciaire ont fait un compte-rendu, le procureur demande de remettre en liberté tout le monde, sauf un [celui à la crête]. Qu’à cela ne tienne, mon client sera réentendu trois fois jusqu’à 19h15, alors que le procureur avait donné l’ordre de le remettre en liberté ». Ainsi présente-t-il le cas d’une « détention arbitraire » : « tout ce qui a été fait postérieurement et contrairement à l’avis du procureur doit être annulé ». C’est un autre procureur qui a ordonné la prolongation de la garde à vue, mais comment prolonger une garde à vue qui n’existe pas, puisque le prévenu avait été officiellement libéré à 17h45 ? Enfin, le troisième point de nullité tenait à l’absence d’avocat à ses côtés « lors du défèrement », explique maître Brazy, « si l’avocat n’est pas présent, le parquet ne peut interroger l’intéressé ». Ce qui a été fait et constitue, pour lui, « un grief patent » pour son client. Se sentant directement visé, le procureur répond à maître Brazy : « Nous ne sommes pas de simples liberticides ! » et souhaite que le tribunal « rejette les conclusions de nullité ».

Sur le fond, puisque la nullité de procédure n’allait pas forcément être accordée, maître Brazy avait aussi d’autres arguments solides. « Il y a un collectif », déclare-t-il, « on en extrait quelques uns, ceux avec des signes distinctifs ». Mais ici, quelque chose ne colle pas. Il se trouve que, le jour des faits, son client avait un œil au beurre noir – « j’ai pris une droite la veille par un mec que je ne connaissais pas », dit celui-ci. Et, ni dans sa déposition, ni à la barre, le policier qui l’a reconnu « formellement » comme étant un lanceur de canettes n’en a fait état. Il dit avoir reconnu sa tête dans un couloir du commissariat, mais comment peut-il être « formel » puisqu’il n’a repéré aucun signe distinctif, aucun élément qui pourrait lui permettre d’affirmer que c’était lui et pas un autre ? Des têtes comme celle du prévenu, il y en avait plusieurs dizaines. Concernant les aveux de son client, maître Brazy interroge : « Comment faites-vous pour apporter plus de crédit à quelqu’un qui dit dans le même temps blanc et noir ? » Un coup son client dit qu’il n’a jeté aucune canette, un autre il dit qu’il en a jeté une. « On lui a fait comprendre que faute avouée à moitié pardonnée », précise l’avocat, « il comprenait pour ça que l’issue ne serait peut-être pas la prison » : « mettez-vous à la place d’un jeune homme de vingt ans ». Aucun doute, son client « ne peut pas être déclaré coupable », car « c’est facile de dire "c’est lui" ! Moi je dis "pourquoi c’est lui ?" »… « Vous n’avez absolument pas la preuve », conclut maître Brazy.

Le second prévenu était défendu par maître Ruef. Contre lui pesaient les accusations des deux policiers mais aussi celle d’un témoin qui n’était autre qu’un des deux délateurs initiaux ayant assisté à l’intervention de police. La description de son client dans les PV des policiers semble à maître Ruef « trop précise », « surtout pour une personne qui a subi un choc émotionnel si violent » – n’oublions pas que le policier attrapé a rédigé son PV juste après avoir plongé dans le « trou noir ». De plus, les agents donnent exactement les mêmes détails. Or quand ils appellent des renforts, ils ne donnent aucun signalement de l’agresseur, comme ça se fait habituellement. C’est seulement quand il sort du CCL qu’il est reconnu. « Jamais, quand les autres policiers arrivent », ajoute maître Ruef, « ils ne demandent "c’est qui ?", "qui on cherche ?" ». Si les policiers étaient sûrs, comme ils le répètent, et en particulier de cette fameuse crête – signe on ne peut plus distinctif –, ils auraient dû donner un signalement dès l’appel des renforts. Un autre point décrédibilise totalement la description donnée par les policiers : celle du délateur. Celui-ci est très clair au sujet de l’agresseur : « il portait une casquette de type skateur », « signe qui l’a particulièrement marqué ». Une casquette, et pas une crête, donc. Une première audience avait été renvoyée, entre autres parce que la présidente avait remarqué cette incohérence évidente. Elle avait alors ordonné une commission rogatoire chargée de convoquer les prévenus et les témoins à une « parade d’identification ». Seuls le client de maître Ruef et un témoin ont répondu présent, mais la parade a plutôt pris des allures de mascarade. Le témoin et le prévenu ont patienté « trente minutes face à face dans la salle d’attente », trente minutes pendant lesquelles le premier a largement eu le temps d’admirer la crête du second. Puis le prévenu a été placé derrière une vitre sans tain aux côtés de trois policiers censés représentés ces « individus surexcités » du CCL. Évidemment, estime la présidente, « les trois policiers, ils ont pas de crête, hein ». Au final, le témoin a reconnu le prévenu… et un policier qui portait des boucles d’oreille. Il déclare dans sa déposition : « Je suis formel, ils étaient tous les deux sur les lieux des faits » ; puis précise : « ils ont jeté des canettes ». Manque de chance, dit maître Ruef, « il ne reconnaît pas mon client pour les faits qui lui sont reprochés ». Indirectement, le témoin a avoué qu’il ne reconnaissait pas l’agresseur du policier, celui duquel il se souvenait particulièrement de sa « casquette type skateur ». Parade fumeuse, quel délateur n’accuserait-il pas une crête au milieu d’agents de police ? Aussi la présidente a-t-elle demandé un compte rendu de la parade à l’officier de police judiciaire qui l’organisait et, au vu de ce rapport, elle concède qu’il y a « peut-être un doute sur cette reconnaissance ».

Maître Ruef a d’autres arguments à soulever : elle fait citer deux témoins à la barre, deux fêtards qui ont fini en garde en vue et qui affirment « formellement » que le prévenu était à l’intérieur du CCL au moment de l’intervention de police. Notamment une jeune femme qui ne le connaissait pas avant ce soir et qui explique qu’il était avec elle depuis vingt minutes, en train de discuter tranquillement, voire flirter, quand la police a gazé. Autrement dit qu’il était totalement innocent ! « Il y a des trous dans l’enquête », lance son avocate. Et de finir sur le contexte général de cette soirée : « Quand je suis allée au commissariat le lendemain pour prendre connaissance de l’affaire, un policier m’a dit : "J’ai un collègue dans le coma, c’est un coup des anarchistes !" »  Cette anecdote dévoile l’état d’esprit dans lequel se trouvaient les forces de police dans la nuit du 14 au 15 janvier : ils étaient ignorants et persuadés qu’un groupuscule anarchiste avait tabassé à mort un des leurs, alors que celui-ci, selon l’examen médical, n’avait de plus grave que des lésions cutanées – des égratignures – et un œdème – un bleu. Lors de son arrestation, plusieurs policiers ont dit au prévenu qu’il était « le meneur », ce qui suppose que nous nous serions organisés pour attaquer la police : ceci est archi faux, la très grande majorité des fêtards étaient en train de danser sur du hip hop, de boire des coups et de rigoler ! Après un tel déploiement de force, après tant d’arrestations, il fallait bien un coupable, même sans certitude réelle. Mais pour maître Ruef, le prévenu « n’est pas un bon cheval, même s’il en a la crinière ». Déjà, « il n’est pas tagueur, il ne fréquente pas de tagueur », puis « il n’a pas de casquette » et « n’avait pas de peinture sur les doigts ». Contre lui, il y a seulement « deux éléments à charge [les accusations des policiers] mais il y a plusieurs éléments à décharge » : « Je ne dis pas qu’ils mentent », termine-t-elle, « mais ils peuvent se tromper ».

 

Ce qu’il y a d’injuste, et ça sera toujours ainsi

« Si le policier a  été traumatisé, sachez que je suis traumatisé aussi ». Voilà comment le prévenu à la crête voit les choses à la barre. Ce que nous pourrons rajouter et qui fera l’objet de cette dernière partie, c’est que, si le policier a été traumatisé, il y a, en réalité, 53 personnes, jeunes pour la plupart, qui ont été grandement traumatisées. Et ce qu’il y a d’injuste dans ce procès c’est que ces 53 personnes ont été décrites indirectement ou pas comme des agresseurs sauvages et violents. Ceux qui y étaient savent, et après avoir recueilli nos propres informations, nous sommes en mesure d’écrire ce qui n’a pas été retenu par les magistrats durant l’audience et qui constitue, à nos yeux, de graves manquements à l’égard d’une justice qui se veut équitable…

Comment interpréter le délibéré ? Pas la peine d’en dire plus sur la relaxe « au bénéfice du doute » concernant le prévenu à la crête. Relaxe bienvenue, certes, mais qui, en même temps, lui retire son droit de saisir la justice contre un individu qui a porté de lourdes accusations contre lui, l’obligeant à vivre une privation de liberté de 48 heures et un contrôle judiciaire de plusieurs mois. Sur la peine de prison ferme, par contre, nous n’en revenons toujours pas. Le tribunal est allé au-delà de ce que réclamait le ministère public, à partir d’aveux, sans la moindre preuve concrète. Les magistrats ont vu devant eux un gamin de vingt ans, paumé, hyper précaire, sans soutien familial, et n’ont eu d’autre sort à lui réserver que quatre mois de prison ! Il n’a pas respecté son contrôle judiciaire, reprochent-ils. Certes, mais il ne s’est pas enfui, il était bien là le jour du procès et, quand il a entendu le verdict, il s’est mis à trembler furieusement, tordant sa chemise comme si c’était la seule chose à laquelle il pouvait encore se raccrocher. Cette peine ne sert pas à donner un exemple, non, elle sert juste à expulser quelqu’un de la société. Revenons sur ses aveux, puisque c’est essentiellement ce qui l’a fait plonger. Le tribunal n’a accordé qu’un seul point de nullité à maître Brazy : la détention arbitraire entre l’ordre du premier procureur de le remettre en liberté et l’ordre du second de prolonger sa garde à vue qui, de fait, n’existait plus. À 17h45, il n’y avait qu’une seule personne qui devait rester en garde à vue – le prévenu à la crête – mais les policiers l’ont gardé lui aussi. Et c’est à ce moment, dans ce temps de non-droit, qu’il est passé aux aveux. Il était peut-être à ce moment-là éveillé depuis plus de 30 heures, avait bu de l'alcool jusqu’à 4 heures du matin, n’avait rien mangé ni bu pendant sa première journée de garde à vue, n’avait pas pu pisser régulièrement. Quand il a avoué, il était menotté d’une manière très inconfortable au second prévenu – bras extérieurs croisés l’un vers l’autre –, extrêmement fatigué et blanc comme un cachet d’aspirine, nous a dit ce dernier. Faire avouer quelqu’un dans ces conditions doit être un jeu d’enfant pour les officiers expérimentés qui lui ont pressé le citron.

Maintenant il faut parler de l’origine de toute l’histoire, c’est-à-dire de l’acte de délation que maître Hanus nomme « intervention citoyenne ». Les deux « citoyens » qui ont prévenu la police sont en réalité bien connus du milieu graffiti lillois. Ils appartiennent à un crew de tagueurs qui a fait sa réputation sur ses multiples embrouilles avec les autres crews. En adeptes du hip hop, ils étaient présents à la soirée de La Brique depuis plusieurs heures. Or d’autres tagueurs y étaient aussi et, en toute logique, les provocations n’ont pas tardé. Dans la rue Colmar, un des deux « citoyens » a salement frappé un fêtard puis, quand il a cru reconnaître un tagueur répondant au pseudo de « Cochon », il s’est focalisé sur cette personne. Était-ce bien la bonne ? Nous ne le savons pas mais il est clair qu’il voulait en découdre avec le tagueur « Cochon » depuis longtemps. Occasion rêvée, il semble qu’il ait vu quelqu’un écrire ce pseudo… au doigt, dans la poussière d’une voiture abandonnée. En somme, il n’y a pas eu un seul tag qui a été fait ce soir-là par une personne présente au CCL et le « citoyen » délateur n’a jamais été agressé mais a, au contraire, agressé plusieurs personnes. Même si les policiers ne le savaient pas, leur intervention était illégitime à la base. La parole des délateurs a pesé anormalement dans la balance.

À propos de l’agression des policiers en tant que telle, il y a aussi beaucoup de choses qui dérangent dans ce qui a été dit au procès. D’abord sur les effectifs des agresseurs qui sont lancés au petit bonheur la chance. Un policier affirme avoir été attrapé par une trentaine de personnes, l’autre affirme qu’une autre trentaine lançaient des canettes – à la barre, nous le répétons, il parle d’une centaine. Ce qui fait, au bas mot, une soixantaine de personnes à l’extérieur du CCL en train de livrer une bataille rangée à deux policiers. Soixante contre deux. Imaginez : soixante « individus surexcités » assoiffés de sang policier assaillant deux agents, croyez-vous vraiment que ces derniers s’en seraient sortis avec un bleu et des égratignures ? C’est grotesque. Il y a eu 53 gardés à vue, première certitude. Nous savons que certains fêtards ont réussi, à quelques minutes près, à échapper à l’arrestation. Certains fêtards, pas plus de dix. Ainsi n’y avait-il pas plus d’une soixantaine de personnes encore présentes au CCL. Si l’on croit la version policière, nous étions donc tous dehors en train d’attaquer les agents. En réalité, à l’intérieur, il y avait au minimum une cinquantaine de personnes. Nous avons reçu quelques témoignages de gens qui ont assisté à l’arrivée de la police. Si on les recoupe, ce qui paraît sûr c’est que le policer a attrapé quelqu’un qui ne s’est pas laissé faire et l’a bousculé. Deux ou trois personnes étaient autour. Le second policier est très vite arrivé et a gazé pour libérer son collègue. Selon ces témoignages, ce dernier n’a pas été transporté dans le CCL et frappé au sol – d’ailleurs, à part les policiers, personne n’a parlé de ce fait, même pas les « requérants » délateurs. Ceci dit, il semble qu’une canette au moins ait été jetée, sans que nous en sachions plus. Nous pouvons juste affirmer qu’une fois les portes du CCL fermées, aucune canette n’a été lancée. Les portes étaient barricadées à l’aide d’une table et nous étouffions comme des rats ! Ce qui est vrai, en revanche, c’est que les policiers ont gazé massivement à l’intérieur pour nous faire suffoquer, qu’ils ont brisé une vitre pour gazer davantage et qu’ils nous ont tous arrêtés d’une manière particulièrement brutale.

Quatorze plaintes ont été déposées au parquet suite à ces interpellations et le Défenseur des Droits – feu la Commission nationale de déontologie et de sécurité – a été saisi. Sur ces quatorze plaintes, à notre connaissance, une seule personne plaignante a été entendue par des enquêteurs. Plusieurs personnes ont été blessées, et bien plus gravement que le policier. Nous avons constaté plusieurs cas de non assistance à personne en danger, d’humiliations, d’insultes. Alors, pour finir, nous posons une question idiote : y’aura-t-il aussi le procès des policiers coupables de ces faits ? •

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