Divagations d’un citadin en rase campagne

Les péripéties de la vie vous entraînent parfois dans des contrées obscures, faites de mystères, de peur, mais aussi de découvertes. Souvent, pas la peine d’aller très loin. Le quartier d’à côté, s’il est bien arpenté et vous en forme, peut très bien vous dépayser plus qu’un coin de Bahamas. Mais là, ni tier-quar d’en face, ni île flottante. Plutôt : la diagonale du vide ! Celle qui traverse la France de Verdun à Dax et qui concentre les régions où on croise le moins de monde au mètre carré. Vous imaginez ? Des champs à perte de vue, des montagnes, des paysans crasseux qui ne savent pas parler correctement, les ploucs*, les vaches, l’odeur de merde et des souleries de bar qui finissent en castagne...


• Résumons : je me trouve actuellement dans un lieu-dit en bordure d’un petit village, lui-même en bordure d’un plus gros, se trouvant en Ardèche. (Chers lecteurs, chères lectrices, c’est ici la dernière indication géographique que je vous donnerai. À partir de maintenant les noms de lieux seront biaisés. Et de toute façon, même ces indications-là sont fausses. Faut pas rigoler quand même...) Donc, je suis hébergé par des amis dans une mignonne petite ferme qui, le jour de mon arrivée sous un soleil radieux, m’a donné l’impression d’un petit coin de paradis. Et puis, très vite, j’ai déchanté.

***

Mardi. 8h45. Mon premier jour à la ferme. La veille, les amis m’avaient prévenu : « Dès demain, mon petit gars, au travail ». Et je fus servi. Le rencart était fixé chez Michel – paysan du coin – pour emmener ses vaches paître dans un champ à deux bornes de chez lui. Deux vaches comme j’en avais rarement vues : vraiment de beaux bestiaux. Lorsqu’on arrive chez lui, il (Michel) est parti pour une livraison. Une dame nous accueille. Sa femme ? Sa mère ? Avec ma gueule enfarinée, j’ai du mal à discerner. Elle regarde « Les feux de l’amour », ou une connerie dans le genre. Le son est à bloc, on s’entend pas... On s’installe près de la télé. Après deux ou trois scènes de ménage mélodramatiques et une annonce de divorce, Michel arrive. Il était parti livrer quelques bidons de ratafia, un alcool local, mélange de jus de raisin et de gnôle. Mais il lui reste tout de même une réserve qu’on s'empresse de goûter. On échange un peu. Les discussions routinières de la campagne : le temps (« Il fait chaud quand même, hein, pour un mois de mars »), le travail (« Il faut se dépêcher pour semer »), la famille (« La mère ne va pas bien, hein... »), etc.

Très vite, la niôle fait son effet. Il est 9h30 et je suis complètement fait. Bonjour la campagne ! On trace dans sa Lada qui confirme la réputation du constructeur. À trois on ressemble un peu à ça.

On arrive dans le premier champ. Et quel champ ! Il y a au moins deux hectares. On se met à courir derrière les deux bestiaux qui n’ont aucune envie de déguerpir. L’herbe est ici plus verte et grasse que dans n’importe quel autre champ du coin. Les bovins se régalent et nous compliquent la tâche. Je me précipite vers le fond du pré en gueulant « Miladiou, miladiou ! » – une expression locale. Michel me dévisage en croyant que je me fous de sa gueule. À moins que ce soit lui qui se foute de la mienne.

Dans leur champ, les bêtes laissent des pièges. Leurs huit cents kilos creusent par temps de pluie des crevasses énormes dans une pelouse tellement fournie qu’elle ne permet pas d’anticiper les aléas du terrain. Je suis donc en train de courir dans les champs, hurlant pour faire peur aux deux vaches à cornes – et me rassurer un peu aussi, car de nous trois, c’est bien moi qui ai le plus peur – quand une belle crevasse se glisse subrepticement sous mes pieds. Je m’étale de tout mon long dans la boue argileuse. J’en ai partout. Mes « Stan Smith » éventrées ont laissé entrer des coulées de boue dans mes chaussettes, mon maillot de foot de Naples a changé de couleur. Et ils se foutent tous de ma gueule. Je dépite.

On finit par prendre la route, les deux bovins et nous trois, vers un autre champ à deux bornes de là. J’ai une de ces dégaines... On est sur une bonne nationale et on tente de faire avancer les bêtes du bon côté – droit – de la route. Sur les premiers deux cents mètres, on ne bloque qu’une voie. Mais les deux mammifères jouent les récalcitrants et prennent peu à peu toute la largeur. Des bouchons se forment d'un côté et de l’autre de la route. Ça klaxonne, ça gueule. Mais Michel est super tranquille. Il mène la marche devant, parlant à ses vaches en patois local, et nous on galère derrière à essayer de pousser les bovins sur leur flanc gauche pour que les bagnoles puissent passer. On est complètement en stress et lui se marre comme une baleine. Il est cool, Michel. Une fois les vaches dans le pré, tout le monde revient à la maison.

***

Mort de fatigue après mon dur labeur du matin – deux km à traîner deux vaches, merde ! –, je m’installe enfin autour de la table de la salle à manger. Dehors, ça se rafraichit. Un petit vent frais et le beau nuage qui cache le soleil entraînent le reste de la troupe dans la maison. Un des acolytes essaye alors d’allumer l’énorme poêle en fonte qui trône au bout de la pièce.

Il mettra quarante bonnes minutes à y arriver. Pendant ce temps, la pièce se remplit peu à peu d’une fumée épaisse. Son bois fume mais ne brûle pas. Chacun, à tour de rôle, vient lui expliquer la bonne manière d’y faire. Mais rien à faire : ils se ramassent tous.

Durant près d’une heure, je squatte au bord de cette table en arrivant à peine à voir Michel à l’autre bout. Pour faire évacuer la fumée, on ouvre grand portes et fenêtre. Ça caille sec. Abattu, je commence à avoir les larmes qui montent. Je craque. Michel, du bout de la table, me crie de venir voir sur quoi il est tombé.

« Hé, dit, … cœur d’artichaut... euh... toi là, regarde ça. »

Les yeux gorgés de larmes – la fumée, le froid, le désespoir... –, je m’assieds près de lui. Il est tombé dans l’étagère de la maison sur un vieux bouquin qui retrace bizarrement l’histoire d'un vallon. Son énorme doigt aux ongles remplis de terre m’indique sur le livre le nom du village : Glassac. Puis un passage sur des enquêtes pastorales réalisées dans le coin par l’évêque de Rodez, Jean d'Ize de Saléon, entre 1739 et 1741. Il lit à voix haute :

« A Glassac, on nous dit que le curé prenoit quelquefois trop de vin et qu’il dérisoit les bons confesseurs… Miladiou ! s’exclama-t-il. Regarde celle-là ! »

Cette fois, c’est moi qui lis :

« On s’est plaint à nous que le sr curé ne préparoit point ses instructions, qu’il rebutoit ses paroissiens les jours ouvers lorsqu’il se présentoient à luy pour se confesser et qu’il blamoit hautement la fréquentation des sacrements, qu’il aymoit le jeu et qu’il jouoit indifféremment avec toutes sortes de personnes, même avec des domestiques, qu’il aymoit aller souvent manger d’un côté, et d’autres, qu’il chantoit des chansons peu chatiées, qu’il beuvoit avec excez. On ajoute qu’il fait venir chez lui des personnes du sexe pour manger avec elles, tête à tête, et qu’il leur tient des discours libres. Enfin, on assure qu’il se trouvace si coupable de lui même que de tems en tems il demandoit publiquement pardon à ses paroissiens du scandale qui pouvoit leur avoir donné, promettant de ne plus retomber dans les mêmes fautes. »

A cet instant j’oublie quelque peu mes problèmes, et souris, même, en imaginant la scène. Coupant mes pensées, Michel reprend :

« Ce qui fait que ses paroissiens le méprisent et n’ont pas de confiance en luy pour la confession, d’ailleurs nous avons reconnu par nous même qu’il est un peu sourd. Nous lui ordonnons de se retirer pour trois mois dans notre séminaire de St-Géniez pour y reprendre l’esprit de son état. »

***

Le lendemain matin, le soleil est revenu... Et pas seul. Devant la maison, on tombe nez-à-nez avec Montau, le voisin. Le bougre a un profil plutôt répandu dans le monde rural : la cinquantaine bien passée, célibataire, il vit avec sa mère de quatre-vingt ans. Il passe sa vie à bosser. Et son travail, même s’il le déteste – « Je suis un bagnard ! » ne cesse-t-il de répéter – semble être l’unique chose à laquelle il peut encore se raccrocher. Ses vaches et ses champs apparaissent bien souvent comme le dernier rempart contre une de ses balles de chevrotine en pleine bouche.

À première vue, donc, avec sa casquette chapka plastifiée qu’il porte été comme hiver, l’homme fait plutôt pitié.

 

Ici, lecteurs et lectrices bien aimés, nous nous permettons d’interrompre votre lecture un instant. Avant de poursuivre, il est important que vous preniez connaissance d’un mail concernant le Capitaine Cœur-de-Bœuf que nous avons reçu après réception de son papier. Ça nous vient des personnes qui l’hébergent en ce moment, à la campagne. Et ça montre clairement à quel point ce journaliste de pacotille est capable de verser dans la fumisterie quand il s’agit de faire un reportage :

 

Alors c’est l’histoire d’un plouc...

Fait chier... Pffff... et merde ! Moi ça me fait ricaner, et je continue. Je tente malgré ça – et malgré la tendinite du droit –, de bêcher de la gauche. Faut l’admettre, c’est pas de la terre sableuse. Des grosses mottes piétinées depuis des années par des gros tas de viande. Mais ce soleil d’été en fin d’hiver, et les dizaines de kilos de fraises promis par ces cinquante pieds à replanter... ça donne un peu de courage.

Fait chier ! Putain... Comme une ritournelle, qu’il bave toutes les deux minutes. C’est le copain d’à côté, celui qui pleurniche dans le texte que vous avez reçu, et il en manque un peu, de courage. Faut l’excuser, à part les pâtes Barilla n°4 à 12 et – bizarrement – les langoustes, son esprit s’arrête à peu près à la sortie de Carrouf’. Heureusement, on est sympas avec lui. Passés ses chichis métropolitains et ses pleurnichements grotesques, ça reste de la main-d’œuvre.

Avec un peu de motivation – alcool, shit, champi, entrecôte, Internet par satellite – on arrive toujours à le mettre un peu au boulot, quand il se lève pas à midi. Il parvient à fendre quelques buches lorsqu’une envie soudaine lui prend de décompresser après plusieurs heures d’apathie devant son portable Surcouf. Il accepte de balader deux vaches pensant à tort que l’exploit lui vaudrait bien une journée de congé. Il concède le calvaire du potager en se disant que le bronzage, c’est toujours ça de gagné.

Malheureusement, de jour en jour, sa force de travail est mise à mal... Aigri au lever en s’apercevant que l’allumage du poêle passe avant le café, fatigué d’avance à l’épluchage des légumes pour le midi, notre ami tarde à mettre le nez dehors. D’autant qu’une pensée terrible lui triture de plus en plus le cerveau : aller en ville. Trouver toutes les excuses, scruter les convois automobiles, les allers et retours, pour mettre un pied en milieu urbain.

La terre bitumée, la pils au bar, la Fnac, les milliers d’anonymes, les flics, les feux rouges, les rangées de maison et les immeubles de parpaing : tout un programme. Mais on est bien obligés, alors chaque semaine il a sa permission. On passe vite fait dans la zone urbaine à trente bornes d’ici, il chope l’Huma, CQFD et le Canard, on prend un café, on arpente la ville vingt minutes et on rentre. Mais on sait rattraper le coup, chaque fois, la contrepartie est non négociable : chargement de palettes, récup’ de fenêtres, visite malhonnête chez un ou deux supermarchands, les poubelles et la déchette.

Vous l’aurez compris, avant d’embaucher un urbain – le vrai, celui qui connaît que le bitume, le congelé et son écran de PC – la réflexion s’impose. Entretenir une larve qui se réveille à 17 heures pour mériter sa cuite journalière, c’est pas rentable. La sur-valeur* est mise en danger, et vous supportez un compagnon de chantier qui tape à côté des clous et qui beugle, de façon alternée. Mais ce saligot nous prend par les sentiments. Faut dire que ces ploucs de la ville nous ressemblent un peu, c’est peut-être parce qu’on était à leur place, il y a quelques mois... Depuis on a appris à planter les clous dans une planche, pas sous le pied !**

S. de B.

* Pour plus d’informations sur le sujet, jetez un œil sur Le Capital, Karl doit expliquer ça dans un de ses tomes...

** Et oui, notre camarade a réussi à se planter un clou dans le pied, un clou qui a transpercé sa godasse, un matin, alors qu’il courait dehors aux chiottes sèches pour lâcher sa crotte !

 

Mais ce matin-là, j’ai la tête complètement en vrac. Et dans ces moments : pas de pitié. D’habitude il fuit complètement la discussion. Repousse les avances, refuse les cadeaux et s’enterre dans un mutisme où peinent à sortir des onomatopées incompréhensibles. Le plouc parle dans sa barbe et manie le borborygme comme personne. Mais ce matin, il s’aventure sur « nos » terres avec un de ses neveux à qui il veut montrer qu’ici, c’est lui le patron. Que les petits jeunes d’à côté, il les mate, en leur expliquant la vie. Ambiance : « la campagne, c’est moi ».

Emporté par sa fierté, le Montau parle mal – au sens propre comme au sens figuré. (J’ai essayé, chers lecteurs, chères lectrices, de trouver un code pour vous retranscrire l’accent de ce bonhomme – encore que le mot « accent » ne soit pas l’idéal pour qualifier ce qui relève plutôt d’une autre langue –, mais j’abandonne. Venez faire un tour par ici et vous en conviendrez, comme moi, ce dialecte ne peut être retranscrit. Celui de Monteau du moins.)

Donc, il se la raconte, le plouc, et nous parle comme il ne l’a jamais fait. La discussion oscille entre des passages à moitié insultants et des remarques hallucinantes qui traduisent le monde dans lequel vit ce petit monsieur perdu dans sa ferme depuis son plus jeune âge. Extraits :

(Il est quasiment sur le pas de notre porte et vient nous ordonner de défaire nos clôtures – aaaah, les clôtures et le monde paysan ! Un article entier ne suffirait pas à épuiser la question.)

« Des osiers sous les clôtures ? Ça ne se fait pas, c’est tout. On ne fait pas comme ça. C’est pas régulier.

– Mais si, on s’est renseigné, la distance prévue c’est 50 centimètres et là ils sont à cinquante, c’est bon.

– Non, non, non, et moi mes vaches, comment elles passent, elles vont se mettre à bouffer, c’est pas possible. »

La discussion est assez vive et il faut toute la diplomatie des habitants du lieu pour que ça ne parte pas en confrontation directe. De mon côté je décide de quitter la conversation et d’aller décharger la voiture pleine de bois devant la maison. Au fil de mes allers-retours, j’intercepte quelques bribes de la conversation. Il flippe, le voisin. Et le dit sans détour. Florilège : « Mais pourquoi vous avez acheté ça [la maison] ? Ça ne vaut rien. Vous êtes des financiers ? » ; « Qu’est-ce que vous allez faire ? Du bio, c’est ça ? Vous allez m’emmerder avec votre bio ! »

Je bouillonne et tire violemment une poutre de la voiture. Dans mon élan, je tape la planche de bois qui tient le coffre pourri sans ressort. Elle s’écrase sur mon doigt et le coffre immédiatement après. Ça fait un bon bruit. La discussion s’interrompt et tout le monde regarde vers moi. Emmerdé, je contiens la douleur et remet la planche en place. J’embarque trois poutres en brouette et m’écarte de la scène. Une fois à l’abri, je lâche tout. J’ai super mal. En quelques secondes le pouce a méchamment gonflé. Je stoppe le déchargement pour aller me mettre de l’eau froide...

Révolté, le pouce en feu, je maudis le voisin. Un des acolytes vient m’expliquer : « Calme-toi. Tu sais, ici, il y a cinquante ans ça ne parlait pas français. Il nous faut beaucoup de diplomatie. Et en diplomatie, le chemin le plus court du point A au point B, c’est souvent la ligne courbe. » Ok. Eux ont plus de patience. Normal. •

* Définition du Robert illustré d’Aujourd’hui en couleur de 1997 : « PLOUC n. • FAM. et pej. (injurieux) 1. Paysan(ne). » Comme quoi...

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