Le Front de Gauche, entre vents et marées

Je suis bloqué sur le périphérique lillois et j'ai la pression. Jack de L'Error, en cure aux Bahamas depuis cinq mois, m'a donné une mission : être au rendez-vous fixé par le Front de Gauche et son candidat. Pas question que je loupe le début, va y avoir du monde. La preuve ? Le grand raout, prévu initialement au Zénith, a été délocalisé au Grand Palais en prévoyance d'une affluence de fou.


• 18h30. Je me gare à Fives. Avant toute chose il me faut un remontant pour affronter cette horde de communistes assoiffés de justice sociale. Premier arrêt dans une épicerie. J'hésite... Il y aura sûrement un service d'ordre là-bas et adieu ma boutanche. Finalement, je prends l'option flasque de whisky. Le petit kilomètre pour rejoindre le Grand Palais me servira à lui faire sa fête. Et puis il y aura bien de la bière au stand du PCF.

Rouge mémoire

18h55. Arrivé à deux-cents mètres du rassemblement, c'est un défilé ininterrompu de bus. Je croise même des militants belges uniformes : t-shirt rouge, drapeau rouge, tête rouge. L'alcool ou la chaleur ? Je trace ma route : vu le monde, va falloir se magner. Et j'ai plutôt vu juste. Devant le Grand Palais, une masse informe rouge s'étend le long du boulevard. Ça sent le roussi, je vais peut-être même pas pouvoir rentrer... fait chier, je ne peux pas décevoir notre si vénérable directeur (surtout qu'il serait capable de m'envoyer faire un reportage en Aveyron en guise de punition).

Alors ni une ni deux, armé de mon micro, je saute les barrières, dépasse une centaine de personnes, me fraye un chemin au travers des militants qui piétinent. Je suis à quinze mètres de l'entrée. À ma droite, une femme de cinquante ans piaffe d'impatience. On discute un peu, de biais (je ne veux pas être trahi par mon haleine de whisky). « Alors ? Vous croyez qu'on va réussir à rentrer ? » Signe de tête : « Bien sûr ! On n'est pas venu pour rester dehors ! » Elle vient de Billy-Montigny, dans la région lensoise. Deux bus ont été affrétés, ça semble exceptionnel. J'ai lu quelque part que le PCF avait réservé 106 bus pour le meeting, chose inédite depuis le référendum sur la constitution européenne. Sur ma gauche, une queue-leu-leu s'organise pour entrer, je chope une grand-mère par les épaules, micro en poche, et nous entrons au pas de danse dans l'enceinte. Une fanfare nous accueille au son de L'Internationale. Reste à monter. C'est la cohue.

Ça bouscule, ça chante, ça parle : l'ambiance est là. Devant les escaliers, je m'adresse à la grand-mère du train-train. Elle vient de la région de Denain. Deux bus également. Et elle est motivée comme jamais. Je lui fais remarquer que les escaliers sont blindés et je balance un truc de con histoire de la faire réagir : «  Voilà les marches vers le pouvoir ?! » Et elle me rétorque à la gueule : « Non, ce sont les marches de l'ascension sociale ! » Cette dame ne me laisse pas de marbre. Coiffée court, avec ses cheveux gris, je vois transpirer dans ses yeux légèrement mouillés un mélange de joie et d'amertume. Avec les défaites sociales qui s'enchaînent, les reculs, la casse des acquis sociaux, qu'elle a sûrement elle-même contribué à défendre, ce qui se passe autour d'elle a l'avant-goût d'une revanche. Elle n'est pas accompagnée, et je l'imagine en jeune veuve qui porte la mémoire des vaincus sur ses épaules voûtées par le temps. Cette même mémoire qu'un Michel Ragon a su si bien raconter. Elle pense peut-être à son gars, parti trop tôt. Il aurait aimé voir ça, ces drapeaux, ces sourires, cet espoir qui semble si perceptible ici. A coup sûr, son gars aurait aimé voir ça si l'amiante ne s'en était pas chargé avant. Elle rougit, de colère, en pensant à ce scandale et aux victimes de la guerre industrielle. Quand Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, commencera son harangue quelques minutes plus tard en pensant à ces damnés de l'amiante, réclamant une condamnation pénale pour les industriels, elle sera la première à lever le poing, à le serrer si fort qu'en sortiront des rigoles de colère noire, cette même sueur qui effraye tant tout ce que ce monde a de parvenus. Elle s'arrête, là, immobile au milieu des écumes de la foule. Je la perds peu à peu du regard. Elle contemple autour d'elle, le poing serré contre son corps, l'autre main ouverte comme un appel aux futures générations, comme si elle laissait s'envoler l'héritage de la guerre sociale.

« Résistance ! Résistance !  »

19h07. On y est... Je suis pas encore rentré que j'ai cinq autocollants « Place au peuple » dans la main. Quelques tables de presse à traverser et je rentre. Surprise. Une fois rentré dans la salle du meeting, il reste de grands espaces vides.

Je comprends alors que la queue interminable pour entrer n'est qu'une tactique pour mieux juguler l'entrée et la masse. Ou alors faire style que c'est tellement bourré à l'intérieur que des milliers de personnes doivent rester dehors. J'ai à peine vu les vigiles (ce qui me fait penser, eurêka, que j'ai pu rentrer incognito avec ma flasque, j'en bois une gorgée pour remercier le destin).

La dernière fois que j'ai mis les pieds dans cette salle, c'était pour le très honorable salon du vigneron indépendant. Autant dire que j'en étais sorti en chantant ma joie de vivre. Espérons que l'histoire se répète, mais j'ai comme un doute. Dans la salle, les visages sont à la fois joyeux et sérieux. Les militants se repèrent de loin : ils sont généralement vieux et rouges. Je vois partout des autocollants CGT et PCF. Je m'arrête auprès d'un et lui balance : « Alors Mélenchon ? Il vous plaît ? » Le gars a des bras comme mes cuisses, me toise un peu, dévisage mon micro, attends deux secondes et rétorque : « Mieux qu'au début ! » Rires et il continue : « Mais bon tu sais, c'est pas le bonhomme, le candidat qui est important, c'est le programme. » Tiens, tiens, moi qui croyais voir une horde de fondamentalistes anticapitalistes en plein délire de culte de la personnalité, ces paroles trouvent un écho particulier. La salle, chauffée à blanc, vrombit peu à peu un lourd slogan : « Résistance ! Résistance ! » Tant mieux, je file me bloquer derrière la sono.

Mais pourquoi cette musique ?

19h18. Très vite l'ambiance monte, monte, monte. L'attente semble énorme. Je vois pas mal de vieux et pas mal de jeunes. Au final, le tout semble équilibré... si ce n'est qu'il n'y a que très peu de noirs et d'arabes. Mauvaise langue que je suis, j'ai pas fini de penser ça qu'une nana typée monte sur scène pour chauffer la salle. Elle parle de la Bastille, dit qu'on est au moins 15 000. Ça hurle et il fait de plus en plus chaud. Malgré mon t-shirt, je sue à grosses gouttes et une odeur mélangée de transpiration et d'haleine fatiguée commence à m'entourer. Dans un geste aussi brusque que furtif, je sors ma flasque et l'engloutis d'un trait sec. Les yeux vitreux, le corps en feu, je rallume mon micro.

 

19h21. On croit le moment arrivé quand la chauffeuse de salle nous annonce trois vidéos qui ont pour but d'introduire les orateurs. Et là, cher lecteur, chère lectrice, désolé mais ce qui va suivre est un des pires moments de cette campagne électorale. Une longue et infantilisante descente aux enfers. Alors que je titube sous la chaleur, la première vidéo se lance...

Alors ? Con-vaincu ? Non mais franchement, doux Jésus de sa mère, comment peut-on prendre les gens pour des débiles, avec ce ton pour enfants de moins de cinq ans ? Merde, je suis venu ici pour affûter mes arguments, répondre du tac au tac à ceux et celles qui claironnent « Mélenchon, c'est pas un programme réaliste ! » Et puis voilà, même avec une flasque de whisky dans le gosier, j'ai compris et j'ai rien appris. Merde ! C'est comme ça qu'ils nous annonceront les futures réformes révolutionnaires ? Et les fonctionnaires se déguiseront en bisounours dans les préfectures ?

Billard en tête contre les verts ?

19h40. Sur ce, je te l'avoue l'ami, je suis pas loin de plier bagage. D'autant plus que j'ai soif. Une soif atroce, celle qui vous assèche les papilles et vous donne du mal à respirer. Ça tangue grave chez moi. Une bière, une petite bière contre mon micro s'il le faut. Le temps que je réfléchisse tout ça, les films sont passés. Ils n'ont que le mérite de rappeler les trois thèmes de campagne du Front de Gauche : la dette, le FN, la République et ses élus. Je suis dans mes divagations méta-alcoolo-physiques quand les enceintes annoncent la première oratrice du soir, Martine Billard, députée et co-présidente du Parti de Gauche. Et là crois-moi l'ami, c'est du délire.

 

Martine Billard salue tout ce que la salle a de sympathisants, de syndicalistes et d'associatifs, je suis surpris qu'elle ignore (comme les deux qui la suivront) la plus grosse banderole du meeting, à savoir celle des sans-papiers (« Avec ou sans-papiers, tous travailleurs »[1]). Ancienne députée verte, Martine Billard a rejoint le Parti de Gauche en 2009. Déçue du mouvement écologiste, elle dénonçait alors leur « incompréhension des réalités du monde du travail », le fait que ce parti soit « de plus en plus institutionnel », et la volonté d’« effacement du clivage droite/gauche ». Son discours prend alors tout son sens : « Oui nous avons besoin de l'industrie. Tous ces travailleurs qui n'ont pas besoin des patrons, oui ils savent produire tout seuls. [...] Les projets qu'ils proposent sont viables économiquement, utiles socialement car ils créent des emplois, et en plus, aujourd'hui, ces projets prennent en compte la défense de l'environnement. Les travailleurs, avec leurs sections syndicales, sont les meilleurs défenseurs de l'environnement dans l'industrie. » Après cette émouvante définition du développement durable, je comprends qu'il vaut mieux oublier ses envies de décroissance si je veux sortir d'ici vivant. Portée par le vent électronucléaire de la salle, Billard envoie une décharge sur les écolos : « Oui, nous avons besoin d'industrie, de pâtes à papier, de chimie, de sidérurgie. Sans ça, comment fait-on pour avoir une industrie automobile, une filière publique du ferroviaire, comment fait-on, même pour ceux qui nous expliquent qu'il faut des panneaux photovoltaïques et des éoliennes, croient-ils que les pylônes d'éoliennes se font en bois ? Non ». Et vlan, prends-ça Europe Ecologie Les Verts. Cette rouge-verte de Martine Billard a de la suite dans les idées, et c'est logiquement qu'elle enchaîne sur la planification écologique : « Industrie et écologie vont de pair. Ce sont ça les enjeux du XXIème siècle, c'est la reconversion de l'industrie pour une industrie dans chaque pays, en prenant en compte l'environnement. On nous dit l'industrie ça pollue. Mais non, les travailleurs nous ont montré qu'on pouvait faire une industrie moins polluante. Ceux qui croient qu'on peut changer la planète en changeant la couleur du capitalisme, ceux-là n'ont rien compris au capitalisme. » A ce moment-là, tout ce qui me reste de décroissant dans le cerveau part en fumée, et je me dis qu'avec ce genre de discours, ils finiront par empêcher la fermeture de Fessenheim, car l'important, c'est l'emploi.

Il fait chaud et j'ai toujours soif. Une bière, une seule bière pour me relancer. Une bière contre ma main s'il le faut. C'est d'une voix ressuscitant Joe Cocker que je demande à une militante s'il y a une buvette. Elle m'indique le rez-de-chaussée. Je m'y rends, il n'y a que peu de monde, et je me dis que les choses ont peut-être changées. Moi qui m'imaginais une buvette pleine à craquer, avec des gros bras syndicalistes CGT de la métallurgie qui te servent des mousses comme on te sert trois kilos de patates, me voilà devant quelques jeunes proprets, habillés en noir avec un petit sigle « Lille Grand Palais » sur leur polo. Je prends mon air taquin, tend le micro : « Bonsoir, les bières c'est pour financer le Front de gauche ? » La serveuse me regarde et silence. Elle a pas l'air de comprendre... Je lui répète plus posément : « Dites-moi, le bar ? C'est pour financer la campagne du parti ? » Elle sourit et me dis que c'est le bar du Grand Palais. Je fais un peu la moue... mais je commande deux bières. Deux euros la binche, on a vu plus cher. Alors j'en avale une fissa et je retourne dans la salle du meeting. J'ai loupé la majeure partie du discours de Pierre Laurent. Il est 20h20, l'heure du Mélenchon.

Du steack sur le FN

JLM est un sacré orateur. Il envoie du steak (hallal) sur tous ses ennemis et particulièrement sur Le Pen. Y a pas à dire ça fait du bien. Déjà, quand il l'avait calmée à la télé, j'étais bien content. Mais ici, le contexte est un poil différent. La fête a laissé place au calme sérieux : les militants écoutent. Les diatribes anti-FN ne font pas forcément tressaillir. Tout le monde n'applaudit pas, j'en vois même certains plutôt gênés. Un vieux copain communiste, in love with Mélenchon, me disait récemment que ce dernier avait le mérite de ramener de l'antiracisme chez les communistes. A voir les tronches contrites de certains, je commence à comprendre. Le FN prend des coups à chaque phrase certes. Mais celles-ci se finissent néanmoins par « l'amour d'une patrie commune » ou des « Vive la République ! Vive la France ! » Je trouve ça un peu court. J'ai toujours eu du mal avec le F de PCF. Il n'empêche, Mélenchon parle à peine du racisme latent et persistant du « peuple de France ». On s'en tiendra à sa « population bigarrée », et à ses promesses de régularisation massive des sans-papiers et de fermeture des centres de rétention, largement de quoi séduire un ou deux gauchistes qui hésitent encore sur l'autel de l'abstention. C'est déjà ça, même si la stratégie me semble plus électorale qu'autre chose, elle a le mérite d'être là.

C'est pas la mer qui prend l'homme, c'est Mélenchon qui prend la mer !

Mélenchon ne s'arrête jamais. Il parle grève générale, Guadeloupe et Réunion comme des avant-gardes : « L'insurrection citoyenne qui conduit à la nécessaire révolution citoyenne est commencée en France. » Il réfute la mondialisation et remet une couche sur la désindustrialisation, les délocalisations. Il parle de mettre des visas sociaux et environnementaux sur les marchandises. Bref, du classique... jusqu'à ce moment qui restera dans l'Histoire quand il évoque Ariane et la conquête de l'espace : « Regardez avec moi. Voyez la belle planète bleue. 70% de la surface du globe c'est la mer. Il y a donc un espace immense à découvrir, et nous en avons fait jusqu'ici des égouts ! Voilà la grande ambition que nous pouvons avoir, la découverte, la conquête de la mer, comme nous avons conquis l'espace. Nous sommes le deuxième territoire maritime du monde nous les Français. Des cinq continents, nous sommes, nous les Français, les seuls présents dans tous les océans du monde. La plus longue frontière de la France est avec le Brésil. Le territoire maritime est immense. […] Nous devons faire la première station internationale sous-marine d'observation ! » En voilà un qui ne se pose pas la question de savoir si les ex-colonies sont vraiment la France...

Vigiles vs militants

21h30. La chaleur me monte au nez. J'étouffe. Et puis j'ai toujours soif. Je décide de m'en aller, comme pas mal de gens. Mélenchon finit par évoquer l'amour et Éluard. Je prends la sortie, devant laquelle se sont postés quelques militants anti-corrida mais je suis déjà trop bourré pour aller discuter avec eux. Je prends l'air frais à grandes bouffées. J'ai pas le temps de m'allumer une clope que je vois un gars assis, pieds nus avec une tâche de sang sur sa chaussette. J'y vais. « Alors ? Qu'est-ce qui t'es arrivé ? » Le mec me regarde, il a l'air d'avoir mal. « Ça rentrait par vague, j'étais à deux trois mètres de l'entrée, puis ça ne rentre plus puis des gens ont forcé. Les vigiles ont commencé à fermer des portes, on était quatre cinq et un mec a brisé la vitre... Alors les vigiles ont ouvert la porte d'un coup, et choppé le mec... Ce qui s'est passé, c'est qu'on a choppé ensemble le vigile qui tenait le plus le mec... et ils l'ont donc relâché, et fermé la porte d'un coup... [il me montre son orteil] C'était ultra-violent. Pas le temps de réfléchir... » Voilà une bonne nouvelle, des gens qui ne se laissent pas faire. J'ai la douce impression d'en avoir croisés pas mal ce soir. Je me dis ça en regardant le ciel étoilé, c'est pas si fréquent par ici. Les premières notes de la Marseillaise commencent à résonner. Je me casse, j'ai jamais aimé ce chant. •


[1] Regardez le début de la vidéo, Martine Billard n'a pas pu ne pas voir leur présence.

 

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