La fin de nos droits

Six ans ont passé. Mes souvenirs sont encore vifs. C’était en janvier 2011, dans la nuit du 14 au 15 janvier plus précisément. Ben Ali avait tout juste été dégagé de son trône. Et nous, pour bien d’autres raisons, on guinchait au Centre culturel libertaire de Lille. On était 53, 53 à subir alors l’incroyable expédition punitive que la police avait voulu infliger aux « sales gauchistes ». Aujourd’hui, dans cet état d’urgence et de violence qui se consolide chaque jour un peu plus, cette nuit de janvier 2011 me reste en travers de la gorge.


• La soirée avait été organisée en soutien au journal La Brique. L’affiche, encore accrochée sur le mur de mon bureau, avait du style. « Moins de flics, plus de Hip Hop », lançait-elle, noir sur blanc. Un paquet de monde avait déboulé. Je me rappelle d’une ambiance festive, tranquille, mises à part de petites escarmouches buissonnières, à l’extérieur, entre tagueurs. C’était cool, oh oui, mais c’est devenu carrément flippant quand, pour une raison que j’ai tenté d’expliquer ici-même, les flics sont intervenus brutalement. Gaz, matraques, insultes, humiliations… ils ont fait leur job, sans doute avec un peu plus de conviction qu’à l’ordinaire. Peut-être qu’il y avait trop de « pédales » ou de « gauchistes », comme ils disaient, trop pour garder leur sang-froid. En tout cas, 53 personnes ont fini au commissariat et en ont chié jusqu’au lendemain. Deux en sont sorties inculpées, des flics les accusant de… violence.

Cette histoire avait fait un peu de bruit. De notre côté, on avait essayé de la raconter, à chaud, les jours suivants. Le texte a tourné, les médias du coin en ont parlé, ainsi que des élus de la municipalité ou des associations comme la LDH. La plupart des personnes interpellées avaient vécu les mêmes violences. Tout portait à croire que les flics étaient allés un peu trop loin et qu’on ne pourrait en rester là. On savait que ça ne serait pas facile, car on était nombreux à connaître la police et son régime de protection. Mais certains d’entre nous étaient décidés à utiliser tous les moyens légaux. L’idée était d’abord de contre-attaquer les accusations de la police qui pouvaient faire craindre une peine sévère aux deux inculpés. Et de peser un peu plus dans le rapport de force qui leur était défavorable. C’est ainsi qu’une quinzaine de plaintes avaient été déposées au Parquet et qu’une conférence de presse avait été organisée. J’y ai participé, pour soutenir les inculpés, mais aussi parce que je croyais en la justice. Pas totalement, mais quand même. À l’inverse, d’autres interpellés avaient préféré une autre voie. Celle d’une contestation disons plus « autonome », cherchant à s’inscrire dans le cadre plus large de la lutte contre les violences policières qui visent principalement les quartiers populaires. C’était peut-être moins naïf, plus lucide. Mais la mobilisation autour de cette affaire n’est pas allée beaucoup plus loin qu’un gros collage d’affiches.

Dans ce contexte, une sénatrice du Nord, Marie-Christine Blandin, avait décidé de saisir la Commission nationale de déontologie de la sécurité, sur le point d’être fondue dans le désormais fameux Défenseur des droits. Quelques jours plus tard, le 4 février, le juriste en chef de cette commission accusait réception de la saisine, précisant : « la Commission ne manquera pas de vous tenir informée des suites données à ce dossier. Veuillez croire, Madame la Sénatrice, bla, bla, bla ». Et les « suites » se sont fait attendre. Jusqu’au 22 novembre 2013, jour de l’arrivée – très professionnelle – à Lille, de notre juriste en chef, accompagné de son stagiaire. Il rappliquait pour mener l’enquête, et auditionner des interpellés et des policiers. Un gars à l’écoute, qui avait une bonne connaissance des pratiques policières et semblait efficace. Même s’il regrettait de ne pas avoir de vidéo des arrestations, il reconnaissait clairement les exactions caractérisées de la police. À la fin de la journée, il était remonté dans le TGV pour Paris, en garantissant qu’il rendrait le rapport de son enquête quelques mois plus tard. Il ne fallait pas espérer des sanctions envers les policiers mais, au moins, il donnerait sa version des faits, une version objective et indépendante.

Six ans ont donc passé. J’ai un peu vieilli, les plaintes déposées au Parquet ont été classées sans suite, un des interpellés a été relaxé, au « bénéfice du doute », l’autre a pris quatre mois de prison ferme pour un jet de canette, qui avait bien fendu l’air, mais qui, manifestement, n’avait atteint aucun être humain. Quant au Défenseur des droits, incarné à l’époque par Dominique Baudis, il n’a jamais donné de nouvelles. Jamais. Malgré les coups de fil passés et les courriers envoyés. Enquête oubliée, d’autant plus qu’un nouveau Défenseur des droits est arrivé en 2014. Monsieur Jacques Toubon, alias « Mister All Good », dont la marionnette des Guignols de l’info était de celles qui faisaient le plus marrer l’adolescent que j’étais dans les années 1990. Toubon, un vrai homme de droite, un chiraquien pur jus, parlementaire et ministre. Pas vraiment progressiste, le gars. Plutôt du genre à gratter quelques pages dans la revue du Club de l’Horloge ; ou du genre très ambigu à propos de l’homosexualité ; ou encore, en tant que Garde des sceaux, du genre à dépêcher un hélicoptère au Népal pour éviter une mise en examen à Madame Tiberi. On trouve mieux comme chantre des Droits, mais pour François Hollande qui cherchait un remplaçant à feu Baudis, Toubon était l’homme de la situation. Dès lors, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce vieux briscard septuagénaire n’a pas ménagé ses rhumatismes pour s’offrir un ravalement de façade. On l’avait oublié où on l’avait laissé, à droite toute, et, surprise, le revoilà à gauche. La scène lui manquait, ce poste lui permettait d’y revenir.  Classique, en politique : quand on appartient au passé et que tout le monde nous a oublié, dissoner est la meilleure façon d’attirer à nouveau les micros. Et Toubon ne s’en est pas privé. Faut dire qu’avec les attentats et la proclamation de l’état d’urgence, même ma nièce de 7 ans aurait eu de quoi élever la voix. On l’a entendu partout, on l’a vu, on l’a même applaudi. Comme le 9 novembre dernier, à Lille, à l’auditorium des Beaux-Arts. Il était l’invité du festival intello Cité-Philo, l’occasion de lui raconter l’enquête avortée de son équipe et de lui rappeler que nos droits, justement, n’avaient pas été défendus. Oui mais voilà, à part nous écouter avec bienveillance et prendre quelques notes gribouillées sur la fiche de son intervention, M. Toubon n’a pas donné de « suites ». 53 personnes innocentes violentées et privées de leur liberté par des flics en furie il y a six ans de cela, à quoi bon en faire plus, ce n’est pas ça qui séduira les micros. Après tout, il n’y a pas eu mort d’homme.

Ce qu’il faut retenir de cette histoire, c’est qu’utiliser les droits que la République nous offre pour se défendre face à la police revient à soulever des montagnes. En fait, cette dernière est davantage choyée. Dans la nuit de notre arrestation, des flics avaient ouvertement regretté de ne pouvoir utiliser leurs armes, comme en Tunisie où la police de Ben Ali tirait à balles réelles. Faut croire que leurs plaintes, contrairement aux nôtres, ont été entendues. Pour preuve, la dernière loi sécuritaire du quinquennat Hollande leur concède un assouplissement de la légitime défense, donc la possibilité de sortir leurs flingues plus facilement. Quoi d’autre ? Un renforcement du délit d’outrage à agent. Quoi encore ? Une enveloppe de 250 millions d’euros, sortie d’on ne sait où… Quant aux droits des victimes, de celles qui ont été insultées, tabassées, violées, tuées, rien n’a changé, ou presque. Elles continuent de subir, la plupart du temps dans le silence, subir un ordre violent dont la police et la justice sont garantes. Ce n’est pas un Défenseur qui y fera quoi que ce soit. La bataille est perdue d’avance.

Mes pensées ne peuvent qu’être dirigées vers les familles et proches des victimes de la violence policière qui ne sont plus là pour témoigner. Toutes ces personnes qui, depuis de nombreuses années, bien plus que six ans, se battent dignement, malgré les mensonges et les calomnies, malgré les obstacles et le mépris, pour que la mort de leurs fils, de leurs frères, de leurs époux, de leurs cousins, de leurs amis soit enfin reconnue pour ce qu’elle est. Un meurtre. Un crime perpétré par des représentants de l’État.

Paix à toutes les victimes. •

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