La crainte et le dégoût. Quand Hunter S. Thompson réagissait à l'assassinat de John F. Kennedy

Le 22 novembre 1963, Hunter S. Thompson écrivait à son pote William J. Kennedy pour réagir à l'assassinat du président américain à Dallas. Le journaliste utilise pour la première fois l'expression « La crainte et le dégoût ». Un avant-goût sur la mort du rêve américain.


Le 22 novembre 1963

 Woody Creek

• « Je suis assez crevé pour pioncer là, sur cette chaise, mais il faut que je sois en ville demain à 8h30, à l’ouverture de la Western Union, alors tant pis. En plus, j’ai la trouille de m’endormir à cause de ce que je risque d’apprendre au réveil. Il n’y a pas âme qui vive à 800 bornes à la ronde à qui je puisse communiquer quoi que ce soit – surtout pas la crainte et le dégoût que je ressens après le meurtre d’aujourd’hui. Bon dieu, je vais tourner maboul à force de rester muet… Je suis devenu un sphinx psychotique – j’ai envie de tuer faute de pouvoir parler.

Tu vas me dire, je suppose, que ce meurtre immonde n’a aucun sens pour un authentique auteur de fiction, et que "l’artiste véritable" des "petites revues littéraires" est au-dessus de telles contingences. J’aimerais être de ton avis, mais, en fait, je pense que ce qui est arrivé aujourd’hui a plus de sens que tout le contenu de tes "petites revues littéraires" cumulées des vingt dernières années. Et des vingt prochaines, si on tient le coup jusque là.

Nous entrons dans une ère de merde : le président Johnson et le durcissement des artères. Ni tes mômes ni les miens ne pourront jamais comprendre ce que Gatsby recherchait. Fini, tout ça. Ça t’échappe bien sûr, car tu t’en tiens à la première couche, la plus superficielle. Tu peux balancer ton "réalisme" à la décharge.

L’assassinat m’a plongé dans un état de choc. Ma rage a triplé. Je ne m’attendais pas à devoir mettre si tôt une croix sur l’espoir, pourtant nous y voilà. Tu peux faire l’autruche, ce sera à tes risques et périls. J’ai écrit à Semonin, ce petit rigolo de marxiste en chambre, qu’il devrait demander à ses gars d’acheter des balles, pour leurs flingues. Et qu’il oublie la dialectique. C’est la fin de la raison, le moment le plus cradingue de notre époque. J’ai l’intention de descendre de mes montagnes  pour entrer dans la mêlée. Dès demain, j’envoie par télégramme ma candidature au Reporter. Si ça foire, alors ce sera l’Observer. Ensuite, qui sait, mais il faudra bien qu’il se passe quelque chose. À partir d’aujourd’hui et jusqu’aux élections de 1964, quiconque a des couilles est sommé d’avancer sur la ligne de tir. Le vote sera le moment le plus critique de l’histoire humaine. Quoi qu’il en soit, ce jour marque la fin d’une ère. La fin du fair-play. À partir de maintenant, tous les coups sont permis. Les tarés ont brisé le grand mythe de la décence américaine. On peut me compter dans les rangs de ceux qui vont prendre les armes – et s’il faut jouer vicieux, alors on va jouer vicieux.

La fiction est morte. Mailer n’est plus qu’une curiosité d’un autre âge. La barre est placée trop haut, le temps manque. Qu’est-ce qu’Eudora Welty peut ajouter à ça ? M’en fous de ces gens-là. Le seul espoir, c’est de cogner fort de la main droite tout en se retenant de la gauche pour ne pas perdre la boule. La politique est devenue un combat de coqs, et la raison va passer par-dessus bord. Il va bien falloir que quelqu’un porte l’étendard.

Ma conception du roman nouveau aurait été adaptée à la situation, mais je ne vois plus le moindre espoir qu’il existe un jour – il faudrait pour ça que des maisons d’édition survivent à la curée que ces nazis nous préparent. Comment aurions-nous pu savoir ou même deviner ? Je crois que cette fois-ci, on y est. 

Envoie un mot, si tu existes encore… » •

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