BFM TV est une drogue hallucinogène très puissante

Ça peut paraître étrange, mais il se trouve que votre dévoué serviteur est l’un des meilleurs spécialistes de BFM TV. Allez savoir pourquoi, il m’arrive de la regarder durant des journées entières, voire d’emplir mes nuits insomniaques par ses multiples et répétitives « news ». J’en ai connu, des polytoxs désœuvrés, des ivrognes incontrôlables, etc., mais en comparaison de l’état de folie dans lequel me plonge cette chaîne d’« information en continu », leurs défonces semblent bien gentilles. BFM TV est une drogue dure, pas de doute.


• Comme beaucoup de défonces approfondies, tout commence quand votre serviteur se retrouve esseulé, chez lui. Un petit appartement aux murs creux, un foutoire insondable – bouteilles de bières vides jonchant le sol, évier dissimulé par une tonne de vaisselle sale, sac à ordures débordant, sachets plastiques contenant les restes de kebabs et de frites dispersés ça et là, cendres s’amoncelant depuis plusieurs jours dans cinq ou six cendriers différents, odeur pestilentielle brassée d’effluves de transpiration et de tabac froid, réfrigérateur totalement vide, exception faite d’une boîte de café et d’un ancien pot de moutarde répugnant qu’il convient de garder au frais –, voilà en quelques mots le décor qui m’entoure quand je me laisse aller devant mon microscopique poste de télévision.

Quand vous allumez le canal de BFM TV, il y a au moins deux chances sur trois pour que vous tombiez sur une séquence de publicité. Il faut en avoir bien conscience pour démarrer un shoot comme il se doit. Par exemple, un homme vous interpelle : « Les temps sont difficiles. Difficile de boucler vos fins de mois ? À vous [il pointe son doigt vers la caméra] de saisir cette offre exceptionnelle ». Puis il annonce la couleur : « Vous avez des bijoux en or que vous ne portez plus ? Chez CVA Direct nous transformons en euros tous vos bijoux en or en toute discrétion et sans sortir de chez vous ». C’est un genre de pub anglophone, diffusée partout en Europe et dont les dialogues ont été maladroitement doublés en français, ce qui rend la séquence particulièrement abrutissante. « J’étais aux abois », témoigne un mauvais acteur qui joue le type d’une quarantaine d’années, probablement célibataire endurci, endetté depuis l’achat de sa bagnole allemande et détenant – on ne sait comment – des bijoux en or à échanger contre des euros, « CVA Direct m’a offert une solution »… « Grâce à l’argent que nous avons obtenu pour mes bijoux anciens », continue une vieille sorcière à la voix criarde, assise confortablement au milieu de son jardin, à côté de son tendre époux, « nous avons pu organiser [elle se tourne vers son mari et lui caresse la main, tout sourire] les plus belles vacances de notre vie ». Les connards qui réalisent ce genre de merde n’ont vraiment aucun scrupule. Ils seraient capables d’enculer des rats sous un chapiteau de cirque aux gradins bondés de nazis déchirés au speed, si seulement cela permettait de gonfler le chiffre d’affaires de CVA Direct.

Mais bref, nous revenons  sur le plateau de BFM TV. Difficile à ce moment de faire la différence entre les publicités et « l’information en continu » qui reprend sa marche. Car le générique qui annonce le retour à « l’actualité » fait péter les enceintes de votre poste de télévision. Les murs se mettent à trembler, le monticule de vaisselle sale s’écroule, la musique résonne dans la cage d’escalier de l’immeuble et tous vos voisins sont à présent au courant que vous vous apprêtez à vous droguer. Drôle de sensation qu’il vaut mieux tenter d’oublier sur le champ, si l’on veut éviter de partir en couille d’entrée de jeu. Un soir, alors que mes voisins étaient en plein coït, que ça tapait, criait, que notre mur mitoyen remuait nerveusement sous les coups de bélier qu’ils prodiguaient avec leur lit, j’ai allumé BFM TV, pile au moment du générique. Et, croyez-le ou non, ils ont tout à coup arrêté de beugler. Quelque part ça m’arrangeait, mais j’ai eu la désagréable impression que, derrière ce mur fragile, on tendait l’oreille pour entendre ma descente aux enfers. J’imaginais la voisine, rougie par l’effort, en sueur : « Il fait chier ce voisin ! Il nous emmerde avec sa télé ! » Et je peux vous dire que ce jour-là, le trip s’est très mal passé.

La plupart du temps, c’est un tandem de journalistes professionnels qui vous fait face. Un homme et une femme, bien évidemment multi-diplômés en journalisme. J’apprécie particulièrement Pascale de La Tour Du Pin, de 6h30 à 8h. Non que, comme moi, la particule de son patronyme indique ses nobles origines, je l’apprécie simplement parce qu’avec cette professionnelle de l’information rotarienne, la montée commence toujours tout en douceur. Contrairement aux trips qu’on peut se taper devant Ruth Elkrief de 19h à 20h, tant elle peut ressembler à un mur de son installé par le soundsystem Micropoint au pied d’un terril nordiste, lors d’une nuit boueuse. Il faut donc faire gaffe pour que le décollage soit soft, si j’ose dire. Et éviter l’erreur fatidique, à savoir la « chronique éco » de Nicolas Doze, expert face à l’éternel : « À mon avis ce débat sur les 35 heures il est dépassé... Depuis quinze ans le patronat a augmenté les salaires plus que la productivité. Augmenter les salaires plus que la productivité, d’où le chômage de masse d’ailleurs que nous avons ». Fatal ! En plein M. Doze, il m’arrive parfois d’ouvrir ma fenêtre, subitement, et de crier furieusement : « Mais arrêtez-le ! Arrêtez ce mec ! Arrêêêêteeeeeeeeeeezzzzzz !!! » Une fois des voisins ont cru à une agression, et 37 minutes plus tard la police tapait à ma porte…

Le décollage passé – qu’il ait été troublant ou non –, vous prenez facilement un rythme de croisière, et la drogue fait son bonhomme de chemin. Courts reportages et slogans se bousculent dans votre cerveau – « La Nouvelle chaîne d’info », « Comptes en Suisse : Peillon n’a "aucune information" », « Priorité au direct », « Le vin, un investissement qui a du nez », « La 1ère chaîne d’info en France », « Vifs affrontements à Notre-Dame-des-Landes » – et vous perdez automatiquement tous vos repères spatio-temporels. D’une minute à l’autre, vous vous retrouvez dans une maison de retraite aveyronnaise ou, plus prenant, place Tahrir au Caire. BFM TV diffuse « en live » les images des caméras d’Al-Jazira. Sans commentaire vous observez pendant de longues minutes une masse d’anonymes en train de combattre des forces répressives. Là-bas ça ne rigole pas, ce sont de vraies balles ; mais vous, devant votre poste, vous buvez un café, fumez un gros joint de shit puis, sans même vous en rendre compte, vous pestez contre Al-Jazira qui est pas foutue de nous vendre des images de qualité : « C’est flou, là ! Merde ! » Petit à petit vos yeux se gorgent de sang et vos pupilles disparaissent. Vous y êtes, ça y est. La descente survient quelques heures plus tard, prenant la forme d’une perte de conscience brutale. C’est votre corps qui réagit, il dit stop et décide de se mettre en coma artificiel pour sauver sa peau.

Pour finir ce papier qui, personne n’en doutera, a rigoureusement démontré la toxicité de BFM TV, il ne faut pas oublier de théoriser, même légèrement. BFM TV, c’est 1) un enchaînement rythmé et répétitif de courtes séquences, 2) le recours à des séquences parallèles sans rapport entre elles, 3) le passage brusque à différents plans de perspective, 4) une place limitée pour l'expression des personnages dans les reportages et 5) l'utilisation massive de musiques saturées et de nombreux effets sonores. Autrement dit, BFM TV présente toutes les caractéristiques du concept de « monoforme » qui, pour le cinéaste Peter Watkins, est « employée délibérément parce qu'elle ne nous laisse pas le temps de penser ou d'espace pour une participation démocratique permettant une remise en cause ou un questionnement. Ceci est un acte délibéré. » BFM TV, l’opium du peuple ? •


Ce texte a été publié initialement dans Le Père projo n°2, journal du festival de ciné aveyronnais Le Cri de l’œil.

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