Le métro de Monsieur Quiquet et le nôtre

Métro en panne. Pendant dix, trente, soixante minutes… Situation classique pour les usagers de Transpole, pour ne pas dire coutumière. Avant-hier, l’interruption devait durer une demi-heure ; il y en a eu pour une heure. Hélas, j’y étais. Vous vous doutez donc, lectrices et lecteurs bien aimés, que lorsque je suis rentré chez moi, après une marche éreintante sous une pluie glaciale, je ne pouvais qu’avoir – je le dis – les « boules ». Mais il a fallu encore que je tombe sur le texte d’un élu Vert – par ailleurs cycliste émérite – s’appuyant sur André Gorz pour justifier la marchandisation de ce métro « tout pourri ». J’oscille entre stupéfaction et hilarité…


• Je dois dire que je ressens toujours la même émotion lorsque j’aperçois, au hasard de mes pérégrinations urbaines, Éric Quiquet. Toujours sur son cheval blanc sa bicyclette, il fend fièrement le bitume. Toujours les cheveux au vent, le menton haut, il pédale avec conviction. A chaque fois le moment est de toute beauté.

Oui, je l’aime, ce mec – enfin presque. Et je ne suis visiblement pas le seul, puisque 46 admirateurs – tout simplement énorme – se sont rassemblés autour d’un groupe Facebook « Eric Quiquet, Maire de Lille ! ». Comme quoi, le cyclisme politique peut être perçu comme l’idéologie droitiste de demain.

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Mais stop ! Arrêtons de déballer ici – je vous prie – mon jardin secret.

Et revenons sur terre. Ou sous terre.

Avant-hier, donc, j’utilisais le métro, comme je le fais au quotidien. Un métro ultra-technologique. Tout automatisé. Un putain de bolide piloté par des ordinateurs on ne peut plus sophistiqués. Le genre de chose qui symbolise la « modernité », hein, le « progrès », car ici, pas d’êtres humains pour nous emmerder ou nous « prendre en otage » : que des foutus robots ! Malheureusement, un « incident technique » est venu déposer son petit grain de sable dans ces merveilleux rouages.

Cette panne de métro n’avait rien de révoltant en soi. Ni, non plus, celle de la semaine dernière. Ni, encore, la précédente. Ni, en fait, les dizaines et les dizaines et les dizaines et les dizaines et les dizaines de pannes que j’ai connues. Au bout d’un moment, on s’y habitue, ça rentre dans les mœurs. On se dit juste que, malgré son hyper-sophistication, le système n’est pas vraiment au point. Et peut-être même que l’on préfèrerait – en tout cas, moi, je me le dis – être bloqué par une bonne grève que par une saloperie de « bug » survenu dans une machine sans vie.

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Non, ce qui est révoltant, en fait, vient après. Quand on rentre chez soi, passablement irrité, et que quelques clics hasardeux conduisent  droit à un billet foutrement sidérant de notre cycliste municipal, qui siège à la Communauté urbaine de Lille en tant que premier vice-président chargé des transports. On s’indigne de voir cet expert faire feu de tout bois pour justifier la marchandisation des transports en commun. De l’argument populiste de droite à la caution intellectuelle d’André Gorz… en bon croupier du casino « Europe Écologie ».

Par ce billet, Monsieur Quiquet souhaite répondre aux élus communistes qui « demandent une étude de "faisabilité de transports en commun gratuits à Lille" ». Pour lui, la gratuité des transports est une « chanson [qui] revient immanquablement » et qui « sonne si bien aux oreilles ». En d’autres termes, une chimère à oublier au plus vite. Magnanime, il se propose alors d’éclairer ses « chers collègues communistes » et de les aider « à observer de plus près la partition ». S’ensuit effectivement une superbe valse à trois temps. Puisque, suivant peut-être les conseils avisés de sa consœur Marie-Pierre Bresson – encyclopédie à taille humaine –, le cycliste structure son raisonnement autour d’un « primo », puis d’un « secundo » et, enfin, en toute logique, d’un « tercio » (sic). Ça ne déconne pas chez les Verts.

Dans son « primo » – écoutez bien le professeur, les enfants, parce qu’il fuse tel un « b’Twin » –, Monsieur Quiquet se demande, comme un vrai homme de droite, si la gratuité des transports conduirait à « augmenter les impôts ? » Or c’est le bon peuple qui aurait à en pâtir, le bon peuple auquel l’on demande toujours trop. Et, c’est bien connu, augmenter les impôts pour un responsable politique qui rêve de devenir maire, c’est risquer de perdre les voix dudit bon peuple. Tout cela découle du bon sens, voyons, et « le bon sens, pour reprendre l’expression de Roland Barthes, est comme le chien de garde des équations petites-bourgeoises : il bouche toutes les issues dialectiques » (Mythologies). En somme, ce « primo » permet de mettre tout le monde d’accord et de conclure la discussion avant même de l’avoir commencée.

Il peut alors enchaîner et noyer totalement le poisson dans un « secundo ». Ici, il sollicite la vindicte du bon peuple envers les communistes qui défendent, eux, à « coups de centaines de millions d'euros […] le grand stade, dont l'accès ne sera très certainement pas gratuit... » Et hop !, technique déjà parfaitement maîtrisée au sommet de l’État : on invite le détracteur à nettoyer devant sa propre porte avant de causer ; point barre. Le « tercio » (sic) peut alors s’aventurer aisément vers de nouveaux horizons : c’est ce qu’il convient d’appeler une « ouverture ». Au lieu de débattre sur la gratuité des transports – ce qu’on ne faisait déjà plus depuis le « primo » –, il est plus intéressant d’évoquer « d'autres solutions aux effets bénéfiques », comme l’urbanisme, la marche et la bicyclette – qui « ne sont pas indignes », insiste-t-il –, la prime transport…

En conclusion, le professeur – comme tout professeur digne de ce nom – indique naturellement une lecture saine à ses élèves : « je vous invite à (re)lire l'idéologie sociale de la bagnole, dénoncée très tôt par André Gorz, celui-là même qui est arrivé à l'écologie politique par la critique du capitalisme. » Ah ! La « critique du capitalisme ». Tout de suite, ça en jette. André Gorz, en plus, pas n’importe quel gus.

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Bref, résumons :

Nous avons un métro ultramoderne, hyper-productiviste, qui tombe très souvent en panne, en partie parce qu’il marche « à bloc » toute l’année – sauf le premier mai. Parfois même, l’« incident technique » se produit en pleine Braderie, faisant rire jaune celles et ceux qui se procurent le très promu « Pass’Braderie » – « il permet aux " Bradeux " prévoyants de gagner du temps », dit la chanson – pour finir piégés dans un wagon bondé. Aux heures de pointe, les rames sont surchargées, et l’impression d’être parqué dans un élevage hors-sol traverse les esprits : pas plus que le confort des poulets élevés en batterie, celui des usagers ne rapporte de l’argent.

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Mais encore ?

A Lille, les autorités ont truffé les quais, les couloirs, les rames de métro, les bus et les tramways de caméras de vidéosurveillance. Elles s’attellent aujourd’hui à adapter le réseau de transports à la technologie RFID, en distribuant des millions d’euros à quelques profiteurs. Or c’est bien pour ces « investissements lourds » – dont on ne comprend toujours pas l’utilité – que notre cycliste défend bec et ongles le prix à payer pour se fournir un ticket de transport.

Et non seulement il le fait avec une certaine classe – ça, c’est pas volé ! –, mais il va jusqu’à citer André Gorz et la critique du capitalisme. Pourtant, très curieusement, le Vert n’évoque pas une seule seconde – mais c’est peut-être trop lui en demander – un des principaux arguments de ses « chers collègues communistes » : celui des dividendes que se reversent grassement les actionnaires de Keolis, société-mère de Transpole. Il ne dit pas que l’achat d’un ticket sert, en partie, centime par centime, à financer les vacances de ces profiteurs qui se foutent royalement des usagers des transports. Il ne veut pas débattre, surtout pas, de la maximisation des profits réalisés sur un « service » que le « bon peuple » ou le « bon sens » auraient eu tendance à  qualifier de « public ».

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Alors finissons simplement en renvoyant Monsieur Quiquet à ses lectures. Et en lui posant la question qu’André Gorz – lui-même – posait en 1974 :

« C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ? »

Éric Quiquet, celui-là même qui est arrivé à l'écologie de marché par l’écologie politique… •

 

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